28 mai 2010

Chapitre 21

Où l’on en apprend peu sur le phrénographe, mais beaucoup sur d’autres sujets

L’appétit quasi sans limite de Diantre fut troublé par le choix déchirant que le Baron lui avait présenté. Devait-il aider le phrénologue fou dans ses lubies, en risquant la mort d’Élena la belle – mais désormais corrompue – fille du maire? Ou devait-il plutôt voir ses amis mourir sans aucune forme de procès?

Pour que notre héros puisse réfléchir à loisir à cette ignoble proposition, le Baron fit placer ses invités dans des cellules, l’isolement sordide de ces oubliettes favoriseraient, selon le bon docteur, la méditation.

Ainsi, le Baron – qui n’avait de docteur que le nom, ayant gardé ce titre d’une période révolue où une certaine connaissance scientifique lui avait valu une sorte de réputation parmi les membres d’un petit cercle fermé – le Baron, disions-nous, tenait à ce que le dandy bricoleur Louis-Henri Diantre l’assiste dans ses expériences étranges. Il serait de bon ton de décrire et expliquer le fonctionnement du phrénographe mentionné plus haut, mais le manque de documentation, doublé d’une certaine méconnaissance de l’appareillage scientifique de cette machine occulte, rendent l’explication difficile. Et en cette heure sombre, Diantre n’en avait que faire du phrénographe : sa pensée était tournée vers ses amis en péril, et son emprisonnement.

Pourtant, assis dans l’obscurité, ses pensées furent troublées par un léger grincement en provenance de la porte. On tentait de forcer la serrure! Louise-Henri Diantre adopta une position défensive, attendant dans les ténèbres que le mystère se révèle à lui. Quand la porte s’ouvrit finalement, l’ouverture révéla une forme noire, enveloppée d’une cape; une petite lanterne tubulaire, installée sur le bras de l’intrus, envoya de la lumière vers le visage de Diantre, qui fut un moment aveuglé par la puissante lueur. Une lanterne portative dont la flamme est amplifiée par des miroirs… astucieux, pensa Diantre. La porte se referma, la lueur s’approcha, puis se tourna vers le visage de l’individu : un masque noir, de grosse lunettes rondes… le Sombre Inconnu se présentait à lui sans aucune forme de résistance! Et l’ironie du sort : c’était maintenant lui, Louis-Henri Diantre le traqueur infatigable, qui était maintenant prisonnier…

- Je suis venu vous aider, dit la voix du Sombre Inconnu.

Une voix étonnement claire et familière. Diantre n’en crut pas ses oreilles!

Le mystérieux personnage retira alors son masque, révélant…

- Dieu du ciel!, s’exclama Diantre. Vous! Ici!

Et Mademoiselle Puce fit son plus beau sourire, puisque sa satisfaction était grande.

- Mais comment?… et pourquoi?… mais alors qui?

- Nous n’avons pas beaucoup de temps pour des explications détaillées, dit la fringante secrétaire; je puis toutefois vous sortir d’ici en toute sécurité... les Hommes-rat, voyez-vous, ont été vaincus pendant votre séjour ici.

- J’ai de la difficulté à vous croire…

- Mes amis les Compagnons de Sainte-Barbe ont planifié une attaque surprise sans merci, rendant la voie libre vers le bas.

- Eh bien vous ne chômez pas, mademoiselle. J’espère que vos dossiers à la préfecture n’attendent pas trop.

Elle rit.

- On ne se préoccupe pas trop du Commissaire Lerou à la préfecture, et encore moins de moi.

- Justement, votre cher commissaire est dans une cellule adjacente, avec Thomas de Belfort, le journaliste.

- Oui, j’ai cru voir ce jeune homme accroché à vos basques. Mais Ferdinand est à côté? Va-t-il bien?

- Il me semble en forme, malgré un léger manque d’appétit. Mais allez-y, ma chère, allez les libérer, et je vous en prie, refermez la porte derrière vous!

Elle parut étonnée par cette dernière recommandation.

- Mais je suis venue vous délivrer! (Elle fit une pause.) C’est donc cela, votre orgueil vous interdit de vous laisser sauver par une femme!

- Qu’allez-vous croire? Ce fut là la plus belle libération à laquelle j’ai assisté, théâtrale et fort étonnante, et loin de moi l’idée de vous offusquer, ou de refuser cette offre si généreuse, mais j’ai le regret de vous annoncer que je reste ici! Sauvez nos amis, emmenez-les en sûreté, mais quant à moi, je reste. Je prends le partie de collaborer avec le Baron Luisant, ne serait-ce que pour qu’il me révèle son plan, ce qui me permettra ainsi de lui bloquer la route!

- Si tel est votre désir, je ne puis que vous recommander la plus grande prudence, Monsieur Diantre! Avant de vous quitter, voici quelques items qui pourront vous aider.

Elle lui tendit d’abord une flasque pleine, pour le réconfort, dit-elle, ou pour refaire le coup du cracheur de feu, si le besoin s’en faisait sentir… Puis, elle lui remit un certain nombre d’objets qui ne lui dirent rien dans l’obscurité de la cellule; elle lui assura qu’il en trouverait l’utilité en temps voulu. Puis elle quitta la cellule pour aller délivrer les deux autres compagnons.

Inutile de dire que la surprise fut grande pour Lerou : « Mais que faites-vous ici? Dans cet accoutrement? »

Et les compagnons quittèrent le manoir du Baron Luisant avec l’intrigante Puce, par les sombres souterrains, tout en souhaitant des éclaircissements.

2 commentaires:

Élé a dit…

HAHA! Je le savais depuis le début que c'était Mlle Puce le Sombre Inconnu !

L'Étrange cas a dit…

Ah non, tu pensais que c'était Élena!

Je pense que je t'ai eu et que tu ne veux pas l'admettre.