Où l’on se met à table
Louis-Henri Diantre, le Commissaire Lerou et Thomas de Belfort avait pris place à la grande table, non sans avoir échangé des regards affligés par la malheureuse disparition de Ziegler. Derrière eux, les sept brigands les tenaient en respect, mains croisées devant eux. Le chef des brigands – celui dont le regard était voilé par un bandeau et une mèche rebelle – avait retrouvé ses esprits, et sa place à la tête de sa bande. Il se tenait debout, en retrait, derrière le Baron Luisant, qui trônait au bout de la table. À sa gauche, un serviteur préparait le service à une desserte.
- Eh bien mes chers amis, nous allons partager un repas et discuter un peu.
Lerou fulmina :
- Et nous servir encore de ces huîtres avariées qui me firent perdre connaissance?
- Ah, mon cher commissaire, répondit le Baron sans s’offusquer. Bien regrettable apéritif que nous avons eu là. Mes gens manquent parfois de vigilance quand vient le temps de choisir des denrées fraîches, et je crois, hélas!, que l’on a été négligents avec le choix de ces huîtres…
Le serviteur près de la déserte échappa un ustensile en sifflant enter ses dents, manifestement agacé par cette accusation sans fondement. Le sourire du Baron Luisant pâlit légèrement, et il dit simplement :
- Veilleur?
L’homme au bandeau, à ce mot, se tourna vers l’impertinent et sortit ce qui sembla être un poignard – mais qui ressembla plutôt à un éclair, tant le geste se fit avec rapidité – qu’il lança à la gorge du serviteur. Ce dernier s’écroula, tandis qu’une giclée de sang dessina une macabre constellation sur le mur adjacent.
Nos malheureux héros furent choqués par cet acte d’une épouvantable gratuité. Le Baron lut cette consternation dans leurs yeux.
- Pardon, je ne suis point violent, mais mes collaborateurs, quant à eux, n’y vont pas de main morte… (Il pointa l’un des brigands derrière Diantre, celui à l’allure la plus abrutie). Vous! Vous ferez dorénavant le service!
Étonné, la brute se dirigea vers la desserte et poursuivit le travail du serviteur, qui consistait à servir le potage dans les bols.
Le Baron poursuivit :
- Ainsi je découvre des invités chez moi qui ne s’étaient pas annoncés… Je reconnais Monsieur Diantre, mais… (Il s’adressa à Thomas de Belfort.) Rappelez-moi votre nom, jeune homme?
La tête haute, le regard frondeur, le jeune homme en question répondit d’un ton tranchant :
- Je suis Thomas de Belfort, journaliste au Capital, et j’enquête sur la disparition d’Élena Lecourrier, (il se leva de sa chaise sous l’effet de la colère) et vos agissements, Monsieur, ainsi que le meurtre qui vient d’être commis sous nos yeux, seront connus de tous lorsque j’en ferai le récit aux citoyens de Capitaleville…
Le Baron éclata de rire; les mains d’un brigand, derrière Thomas, se posèrent sur les épaules du jeune homme, afin de le rasseoir doucement sur sa chaise.
- Laissez-moi vous rassurer, Élena se porte à merveille. N’est-ce pas chère enfant?
À ces mots, une silhouette gracieuse glissa par la porte de côté de la salle à manger. Élena Lecourrier, vêtue d’une magnifique robe blanche, s’approcha du Baron et, dans un geste qui stupéfia nos héros, pris place sur le bras de fauteuil de l’inquiétant personnage, en s’appuyant sur son épaule. Un large sourire de satisfaction étirait le visage du Baron – plus qu’à l’habitude du moins. Il semblait se délecter de la réaction de ses invités, qui observaient la scène avec des yeux ronds. Thomas était particulièrement troublé… Tant d’énergie pour retrouver celle qu’il croyait aimer, et la voici donc, au bras de l’ennemi, ne lui offrant qu’un regard plein d’arrogance! Pourquoi donc cette attitude de complicité avec cet abject individu?, pensait le journaliste.
- Si nous n’étions, dit Louis-Henri Diantre, en si sinistre compagnie – sauf votre respect, très cher Baron – je trouverais cette situation des plus cocasses! Et je me dois d’offrir mes compliments à Mademoiselle…
- Mais qu’est-ce donc à dire, Élena?, explosa Thomas. Parlez donc! Nous avons bravé mille-et-un périls pour vous sauver!
Et il chercha à se mettre sous la main une arme improvisée – mais le Baron n’avait prévu – sage décision – que des cuillères comme seul ustensile... D’ailleurs, le potage arrivait, et le brigand empoté amenait les bols, assez salement, puisque la soupe débordait de tous côtés, salissant le plancher, la nappe et le veston noir de Lerou.
- Je vous en prie, ma douce enfant, parlez à ce jeune homme transi d’amour pour vous, tandis que notre maladroit serveur nous verse un verre de vin!, dit le Baron Luisant d’un ton mielleux. La jeune fille semblait s’amuser de toute cette situation.
- Ce qui fut un enlèvement contre mon gré est vite devenu une source inespérée de liberté, dit la fille du maire Lecourrier. Monsieur mon père est si protecteur, me gardant à longueur de journée dans mes appartements, au point où l’ennui empoisonnait mes humeurs. Il y a des limites à la quantité de tissu qu’une jeune fille peut broder… Le Baron avait besoin de moi pour ses grands projets, et quelle ne fut pas ma joie de trouver sous son hospice tout un monde de découvertes et de libertés! Connaissez-vous la phrénologie, messieurs? Une discipline beaucoup plus stimulante que la broderie, dois-je avouer. J’ai vite adhéré aux projets du Baron, parce qu’ils sont excitants… encore plus quand l’on songe à ma situation familiale! C’est plus que la connaissance que m’a inculqué le Baron, c’est tout mon avenir qu’il m’a offert sur un plateau d’argent!
- Vous ne croyez pas si bien dire ma chère, votre avenir!, dit le Baron.
Louis-Henri Diantre venait à peine de prendre sa première gorgée de vin – tâchant de deviner de quel cépage il s’agissait, mais aussi de savoir quoi penser du récit d’Élena.
- Tout ceci est passionnant, dit Louis-Henri. Ce potage est exquis, mais votre nappe est sale.
- Justement, Monsieur Diantre, j’aimerais m’entretenir plus particulièrement avec vous. J’ai une offre à vous faire.
Le brigand-serveur commençait à ramasser les bols – seul Diantre avait terminé, ses deux autres compagnons n’avaient rien touché – et, faisant valser les flammes des chandelles. La grande salle à manger s’assombrit, et les ombres des convives immobiles se mirent à danser sur les murs de façon inquiétante.
- Je vous sais féru de science et de technologie, dit le Baron Luisant. C’est pourquoi j’aimerais que vous travailliez pour moi lors d’une ultime expérience, une opération dangereuse et pourtant pleine de promesses qui nécessite des ressources supplémentaires…
- N’acceptez pas, Monsieur Diantre, c’est un piège, interrompit Thomas de Belfort.
- Allons, mon jeune ami, laissez le Baron s’exprimer.
- Voici l’offre : vous travaillez avec moi pour activer le phrénographe – avec Élena comme cobaye – pour une ultime fois. Une expérience qui sera sans doute extrêmement dangereuse – peut-être mortelle – pour cette chère jeune fille, mais qui sera un pas de géant pour l’avancement de la Science!
- Mais c’est ignoble!, s’écria de Belfort. Comment pouvez-vous accepter cette abomination, Élena?
- Parce que si je survis, ce sera une source incroyable de pouvoir pour moi! C’est ce que le Baron m’a promis, et je le crois.
Les trois amis étaient consternés par l’adhésion aveugle aux idées folles du Baron. Diantre poursuivit :
- Et si je refuse?
- Le commissaire et l’autre jeune excité mourront.
L’homme au bandeau émis un petit gloussement narquois. Le silence se fit sur les convives, tandis que le brigand-serveur arrivait avec l’entrée – terrine de canard sur verdure – en se demandant bien pourquoi tout le monde était silencieux.
5 mars 2010
Chapitre 20
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3 commentaires:
Ah! La suite! Juste quand je me rends compte que je n'ai pas lu le deuxième chapitre encore! Mais j'imagine qu'un feuilleton, on n'a pas besoin de lire ça dans l'ordre.
Euh, il faudrait peut-être le lire en ordre, justement... d'autant plus qu'une grande révélation s'en vient!
Et moi qui lis à un rythme d'escargot.
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