18 sept. 2009

Chapitre 17

Où l’on déguste un jambon de Bayonne

La porte s’ouvrit et la surprise de Ziegler fut grande. C’est que devant l’homme de science se tenaient trois hommes – dont le Commissaire qu’il avait entrevu quelques jours auparavant – alors qu’il semblait s’attendre à y voir quelqu’un d’autre.

- Qui êtes-vous?, demanda-t-il simplement.

- Nous nous sommes un peu perdus, répondit Louis-Henri Diantre. Et nous aimerions avoir une conversation avec vous.

- Vous êtes envoyés par Luisant?, demanda-t-il d’un ton dur. Ou vous venez me libérer?

- Non, nous…, commença Diantre. Vous êtes prisonnier?

- Alors vous n’êtes pas des hommes de Luisant? Eh bien, oui, je suis ici contre mon gré.

- Voilà qui est intéressant, constata Thomas de Belfort.

- Notre ami Lerou était votre voisin de cachot, continua Diantre. Et mon jeune ami et moi sommes ici par un concours de circonstance plutôt fantastique. Je crois que nous avons beaucoup à apprendre de vous, M. Ziegler, et vous de nous… Et de surcroît, nous avons bien des choses à apprendre de ce docteur Luisant!

- Bien sûr, répondit l’homme de science, encore étonné de voir débarquer tout ce monde dans sa cellule. Avant tout, messieurs, sortons d’ici!

Ils se dirigèrent vers la porte, bien décidés à trouver une issue, ou – dans le cas de Diantre et de Belfort – à reprendre le chemin inverse. Cependant, quelle ne fut pas leur surprise de constater que la porte s’était doucement refermée derrière eux, les enfermant dans la cellule de Ziegler!

- Qu’est-ce à dire?, s’exclama vivement Thomas. (Il jeta un regard méchant aux autres.) Qui a refermé cette porte?

Lerou se sentit rougir.

- Je… je me disais que nous serions plus tranquille pour discuter avec Monsieur Ziegler, et que… enfin…

Diantre consola d’emblée son ami : « Ne vous en faites pas, nous trouverons bien un moyen. Et qui plus est, nous avons la clé entre les mains! C’est, je crois, à notre avantage… »

Ziegler s’avança et, malgré sa qualité de prisonnier, exerça son rôle à titre d’hôte.

- Faisons de mauvaise fortune, bon cœur! Vous devez être affamés. Laissez-moi vous servir quelque chose et je vous raconterai ce que je fais ici.

La cellule de Ziegler était grande, et aménagée de façon tout à fait convenable. Un lit, une table de chevet, même – ce qui n’est pas donné à tout le monde, même à l’extérieur – et un atelier, qui faisait la moitié de la cellule. Table de travail, livre et papiers épars, appareils étranges, dispositifs mystérieux, substances inconnues contenues dans des grandes cruches de vitres, boîtes éparpillées… Ziegler se dirigea vers une armoire d’une il sortit une bouteille de vin rouge, ainsi qu’une grosse pièce de viande – un jambon de Bayonne!

- Le Baron Luisant me fournit des vivres forts convenables, comme vous pouvez le constater… C’est son avis qu’un corps bien nourrit est primordial pour aiguiser l’esprit d’un scientifique. Du vin et de la viande rouges, voilà selon lui le secret de la réussite en recherche scientifique!

La dernière phrase fut prononcée sur un ton plutôt sarcastique – Ziegler ne pensait pas que son geôlier fut un scientifique sérieux, particulièrement lorsqu’il confondait science et croyances de mégères.

Ziegler commença à trancher finement la pièce de viande avec un long scalpel – mais que faisait donc un scalpel dans la cellule-laboratoire? – tandis que Diantre, qui avait ses priorités, s’affairait à déboucher la bouteille de vin. « Je me demande, pensa Diantre tout haut, si mon cher Edison consomme du jambon de Bayonne… » Il posa ensuite une question qui le chipotait depuis quelques instants : « Vous parlez du Baron Luisant. Il me semblait que tous lui donnaient le titre de Docteur, non? » Le bouchon fit plop!, Ziegler hocha la tête. « Luisant n’a du docteur que le titre, hélas! Quelle farce! Parce qu’il est une tête dirigeante de l’Ordre des phrénologistes, il a cru bon de se proclamer docteur! »

- C’est donc un imposteur, un faux médecin!, dit Lerou, indigné. Ces consultations auprès d’Élena furent donc sans aucune valeur médicale!

- Évidemment, mon cher ami, répondit Diantre d’un ton dépité. Puisqu’Élena n’était pas Élena!

- Messieurs, interrompit Ziegler, il faut savoir que si le Baron n’est pas un docteur en médecine en bonne et due forme, cela n’enlève en rien son pouvoir – qui est aussi mystérieux que dangereux…

Thomas de Belfort prit la parole, sourcils froncés : « Mais la phrénologie, n’est-ce pas l’une de ces sciences désuètes, vivement discréditée par la communauté scientifique? »

- C’est ce qu’on veut vous faire croire, jeune homme. Mais l’Ordre des phrénologues de Capitaleville se réunit toujours, et leurs recherches ont connu des avancés spectaculaires! J’ai cru comprendre que le Baron avait en sa possession un rare manuscrit de Franz-Joseph Gall, qui expose des théories beaucoup plus poussées que ce que l’on peut connaître a priori de la phrénologie. En secret, et grâce aux connaissances du Baron prodiguées par cet inédit de Gall, l’Ordre a développé des pouvoirs que vous ne pouvez pas imaginer – même moi, qui ai entendu le Baron divaguer à ce sujet, je ne peux tout comprendre de ces mystères. Ils naviguent bien au-delà de la simple analyse des vingt-six organes du crâne, ils peuvent maintenant « reformer » un crâne pour en exploiter des facultés encore inexplorées! Ils peuvent – et cela vous paraîtra farfelu – exercer le contrôle des esprits et se servir de leurs capacités mentales pour exécuter des actes incroyables!

- Et dire que mon cher Edison est un fervent adepte de la phrénologie..., dit Louis-Henri Diantre, songeusement.

- Fort possible que Thomas Alva ne connaisse pas l’Inédit de Gall! C’est un texte rare et occulte.

Le silence se fit dans la cellule. L’on réfléchissait à toutes ces nouvelles informations, qui mastiquant son morceau de jambon, qui contemplant la robe rubis de son verre de vin. Le dandy aventurier reprit la parole : « Et votre rôle, Monsieur Ziegler, quel est-il? Quelle est donc la raison de votre séquestration, et de ces installations? »

- Je suis forcé de faire des recherches pour Luisant, répondit-il sur un ton empreint de découragement. Je suis le scientifique de service, l’exécutant des idées démoniaques du Baron. Je travaille sur diverses recherches impliquant la phrénologie, l’électricité – des ondes, des « fréquences » liées au cosmos et aux activités cérébrales – j’ai peur de passer pour un fou si je devais vous expliquer en détail… Et si je ne fais pas le travail… Luisant me torture!

- Vos travaux touchent-ils… les automates?, demanda mystérieusement Louis-Henri Diantre en sortant une enveloppe de sa poche.

- Ah oui, la mécanique, les automates, comment le savez-vous? Je n’ai pourtant pas touché ces domaines depuis des mois…

Diantre montra les pièces d’engrenage, expliqua le cas de l’automate Élena, et Ziegler acquiesça, confirma qu’il en était l’auteur – sous les ordres de Luisant – et ajouta, au grand soulagement de Thomas de Belfort :

- Élena est toujours vivante, elle est d’ailleurs ici-même, dans le manoir. Échappons-nous d’ici et vous pourrez la sauver, avant que le Baron n’aille trop loin avec cet esprit faible!

2 commentaires:

Élé a dit…

«Un lit, une table de chevet, même – ce qui n’est pas donné à tout le monde, même à l’extérieur »

On sent ici que le récit prend un tournant autobiographique inattendu alors que l'auteur passe des messages personnels par le truchement de son narrateur.
Par ailleurs, je me demande si celui-ci n'aurait pas lu à l'insu de sa tendre épouse, par hasard, l'Ève future, Villiers de l'Isle-Adam.
De plus et en outre, Élena peut toujours être le Sombre inconnu, et le Sombre inconnu être gentil. - Bien que celui-ci soit disparu du récit depuis quelques chapitres.

L'Étrange cas a dit…

Hé oui, sans doute que l'auteur rêve en secret d'avoir une table de chevet... est-ce grave, docteur Freud?

Quant à l'Éve future, il faudrait bien que je le termine... Remarquez d'ailleurs que Diantre est un fervent admirateur de Thomas Alva Edison, héros du roman de Villiers de l'Isle-Adam.