Où l’on fait des rencontres pour le moins étonnantes
- Bonté divine, s’exclama doucement Diantre. Après les Hommes-rats, voici des spectres!
Lui et Thomas de Belfort restaient assis sur le sol froid, immobiles, comme pour ne pas effrayer les formes fantomatiques qui se tenaient devant eux. Six jeunes filles aux visages blancs, aux regards tristes, toisaient les deux hommes.
L’une d’elles prit alors la parole; un courant d’air froid parcourut le tunnel, comme si l’haleine même du spectre exhalait la mort. Sa voix n’était qu’un murmure, mais semblait pourtant faire vibrer le souterrain en entier, projetant d’étranges échos qui semblaient provenir de partout et nulle part à la fois…
- Le Baron nous a tués!
Les deux hommes restèrent muets d’effroi et d’interrogation. Les réflexes journalistiques de Thomas prirent toutefois le dessus sur la peur.
- Qui êtes-vous?, demanda de Belfort.
- Nous ne demandions qu’à vivre, mais le Baron en a voulu autrement!
- Qui est le Baron? Qui êtes-vous à la fin?, s’impatienta le jeune homme.
Diantre s’adressa à son compagnon.
- Ne comprenez-vous pas? Ce sont les six jeunes filles disparues! (Il se tourna vers les spectres) N’est-ce pas?
- Vengez-nous!, fut la seule réponse des figures blanches.
Thomas s’anima soudainement :
- Élena! Où est Élena?
Sans répondre, elles disparurent, ne laissant qu’une trainée vaporeuse qui se dissipa vers le haut, par une fente de la paroi.
Les deux hommes découvrirent alors la mince fuite de lumière qui traçait la ligne la plus infime dans la noirceur totale du souterrain. C’était, semblait-il, une trappe de bois qui leur avait échappée lors de leur premier passage. Le bruit de leurs pas avait-il éveillé les spectres? Ils l’ignoraient. En fait, les deux hommes se demandaient encore s’ils n’avaient pas rêvé ce moment. Mais ils s’assurèrent pourtant qu’ils avaient été témoins de la même apparition, et les paroles énigmatiques résonnaient encore à leurs oreilles.
- Je crois que nous devrions prendre cette issue, dit Louis-Henri Diantre, faisant référence à la trappe. Je crois que cette apparition était une manière de nous la montrer... Ouvrons-la!
Ils tendirent les bras vers le haut, et forcèrent jusqu’à ce que le bois se mette à craquer. Thomas s’interrompit pourtant après un moment.
- Élena… Ma pauvre Élena n’était pas parmi elles! Comment pouvez-vous croire qu’il s’agissait des jeunes filles enlevées si Élena n’était pas là?
- « Nous ne demandions qu’à vivre », vous vous souvenez? Les six que nous avons vus sont celles, hélas!, qui n’ont pas survécu, puisqu’elles sont désormais des spectres… Il y a donc de l’espoir pour Élena, ne croyez-vous pas?
- Elles étaient bien sept, n’est-ce pas?
- Sept, oui. En incluant Élena… Continuons, nous y sommes presque!
Et ils appliquèrent leur force à nouveau contre le panneau, donnant finalement le coup de grâce : leurs bras passèrent au travers du bois, et une bouffée d’air souffla dans leur visage. Pourtant, cette trappe ne donnait pas sur l’extérieur, mais plutôt sur une cave en pierre. Nos deux héros sortirent de la trappe. Dans la noirceur, ils pouvaient deviner qu’ils se trouvaient dans un sous-sol, non plus dans les souterrains des égouts capitalevillois, mais bien dans un bâtiment. Ils avaient, en quelque sorte, atteint la « surface ». La voûte pierreuse était dans la pénombre, à l’exception de deux fentes de lumières à hauteur du sol – de la lumière sous deux portes, manifestement.
Diantre s’approcha de la première porte, et s’agenouilla devant elle, l’œil sur le trou de la serrure. Il émit un soupir d’étonnement. La cause en était qu’il pouvait voir, par cet orifice, le profil d’un homme assis sur une couche, tenant sa tête entre ses mains, comme en proie à une profonde migraine. Ce profil lui était tout à fait familier…
Il frappa à la porte, et l’homme assis sursauta, regarda vers la porte, comme effrayé. Il hésita à répondre, mais lança un « qui va là? » d’une voix éteinte. Diantre mit ses mains en porte-voix pour recouvrir la serrure, et souffla :
- Votre vieil ami, bien entendu!
Le prisonnier malheureux – le Commissaire Lerou en personne! – bondit sur ses pieds et s’approcha de la porte.
- Mon cher ami! Louis-Henri Diantre, c’est bien vous?
- Mais bien sûr que c’est moi, quel idiot vous faites!
- La clé! J’ai cru entendre que la clé est accrochée à la paroi, à quelques mètres à votre droite!
Diantre parcourut à tâtons la distance et, cherchant de ses mains, finit par trouver le grand anneau de fer où plusieurs clés étaient retenues. Il emporta le porte-clés, en essaya une, puis deux, et trouva finalement celle qui permit d’ouvrir la porte.
- Pouvons-nous entrer? Nous n’avons rien emmené, hélas, malgré qu’il doit être l’heure de l’apéritif!
Thomas et Louis-Henri Diantre entrèrent, et ce dernier pu constater, à la lumière d’une simple lanterne, le teint pâle de son ami.
- Ah, Louis-Henri! Vous n’avez pas idée de tout ce qui m’est arrivé! Quelle aventure inimaginable! Figurez-vous que je suis allé pour une simple interrogation chez l’aliéniste Luisant… nous voilà donc, dégustant l’apéritif et quelques huîtres, lorsque je me suis soudainement senti étourdi… Quand je suis revenu à moi, j’étais enfermé ici, dans l’état lamentable où vous me voyez maintenant. Me croirez-vous si je vous dis que j’ai été la malheureuse victime d’un empoisonnement de la part du Docteur Luisant? En dix ans de métier, je n’ai jamais vu ça! (Il fit une pause.) Mais… qu’est-il arrivé à votre habit, cher ami? Il est taché et couvert de poussière!
- Eh bien, nous avons nous-mêmes vécus quelques péripéties plutôt distrayantes... Nous vous raconterons plus tard. Vous vous souvenez de Thomas de Belfort, le journaliste du Capital?
- Heureux de vous revoir, Monsieur. Commissaire Ferdinand Lerou de la Préfecture de police de Capitaleville.
- Sortons d’ici, voulez-vous?, s’empressa de dire Diantre. Prenons votre lanterne, nous avons perdu la nôtre dans notre énervement.
Ils sortirent de la cellule, emportant lanterne et porte-clés. Ils s’arrêtèrent toutefois à la porte voisine, d’où parvenait également de la lumière. Louis-Henri Diantre jeta un œil dans la serrure, y vit un homme assis à une table, en train d’écrire.
- Il y a un homme, là, dans cette pièce, chuchotta le dandy. J’ignore de qui il s’agit.
Lerou prit sa place devant le trou de la serrure. Il reconnut l’homme.
- C’est Ziegler, l’assistant de Luisant… Il serait bon de lui faire une petite visite de courtoisie…
8 sept. 2009
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1 commentaires:
«Dans la noirceur, ils pouvaient deviner qu’ils se trouvaient dans un sous-sol, non plus dans les souterrains des égouts capitalevillois, mais bien dans le sous-sol d’un bâtiment.»
Ici, ça fait 2 fois sous-sol dans la même phrase. (Bande de chacals, vous allez mourir comme des chacals.)
Sinon, à mon avis les spectres des jeunes filles doivent être des hologrammes. ET Éléna est le Sombre inconnu, et le Sombre inconnu est gentil.
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