Où le Sombre Inconnu frappe encore
Pendant un moment, tous se tinrent tout à fait cois : Louis-Henri Diantre, Thomas de Belfort, et la tribu à demi décimée des Hommes-rats s’étaient tournés vers l’étrange vision tombée du plafond.
Une araignée géante s’était abattue sur le sol pierreux de la carrière, dans un fracas cliquetant. La créature, tombée sur ses pattes, resta immobile un instant, puis se mit à marcher, lentement, mécaniquement.
Les Hommes-rats, soudainement pris d’une panique indicible, fuirent de tous côtés, laissant en plan les deux compagnons et leur mystérieux rescapé. Laissant les cadavres de leurs compagnons sur le sol de la carrière, les Hommes-rats se précipitèrent dans des alcôves et autres anfractuosités rocheuses, disparaissant dans des ténèbres que les torches ne pouvaient percer.
Diantre se précipita vers son compagnon, s’éloignant de l’araignée, dont l’inexorable et lente avancée éveillait la crainte par l’allure hiératique de sa démarche. Le cliquetis des pattes sur le sol donnait fit courir des frissons dans le dos à Thomas de Belfort. Cherchant toujours à emmener le Sombre Inconnu, inconscient, vers la sortie présumée, il ne pouvait détacher ses yeux de l’horrible arachnide dont le corps avait la taille d’un veau, et dont les pattes, très longues, donnait une envergure impressionnante à la créature.
Ayant rejoint son compagnon, Diantre observa le Sombre Inconnu, toujours inanimé.
- C’est le moment ou jamais, mon cher ami… Démasquons-le!
- Ne devrions-nous pas plutôt nous enfuir?, demanda le jeune homme, la voix en prise à un tremblement de frayeur.
- Cela ne prendra qu’une petite seconde, dit Louis-Henri Diantre en se baissant vers l’inconnu.
Ce que le dandy inventeur vit, en se penchant, fut une nuée d’étoile. Une douleur cinglante au visage lui coupa le souffle, et le renversa par en arrière. Pendant quelques secondes, la confusion lui fit oublier le lieu où il se trouvait et le danger imminent qui le menaçait. En rouvrant les yeux et retrouvant ses esprits, il comprit que le Sombre Inconnu avait interrompu ses intentions.
- Monsieur Diantre! Comment vous sentez-vous?, demanda Thomas.
- Que s’est-il passé?
- Notre sombre compagnon nous a quittés, laissant l’empreinte de ses bottes sur votre visage, j’ai bien peur.
Sur ces derniers mots, il sortit un mouchoir de la poche de son veston et l’appliqua sur le nez ensanglanté du dandy secoué. Il continua ses explications :
- Il a enfourché l’araignée, et ils sont brusquement remontés par où la bestiole était venue… par en-haut!
Ils levèrent les yeux, et distinguèrent une trappe, semblable à une bouche d’égout, à vingt mètre au-dessus de leur tête, au plafond de la voûte.
- Évidemment, commenta Diantre, impossible de sortir par là, à moins que vous me fassiez la courte échelle?
Thomas de n’était pas en mesure d’apprécier l’ironie de son compagnon. Il était fatigué, il avait froid, ses vêtements étaient humides, et son enthousiasme juvénile s’était métamorphosé en désespoir teinté de frayeur. Pourtant, la belle Élena Lecourrier était toujours présente à son esprit, et le dévouement inconditionnel qu’il lui vouait alimentait encore la flamme de l’aventure qui brûlait encore – quoique faiblement durant cette heure sombre – en son cœur.
- Filons plutôt, Monsieur Diantre, avant que les Hommes-rats ne ressortent de leurs trous! Êtes-vous en état de continuer?
- Ne soyez pas ridicule, répondit Diantre en se levant, puis en trébuchant, son bel habit souillé par le sang et la poussière.
Tenant toujours son mouchoir sur son nez endolori, Diantre prit la tête et, le jeune journaliste à sa suite, se dirigea vers le conduit. Derrière eux, les Hommes-rats ressortaient de leurs cachettes et s’approchaient, un air de vengeance dans leurs petits yeux rouges. Bientôt, les créatures des ténèbres s’étaient approchées et les deux hommes pressèrent le pas vers ce qu’ils présumaient être la sortie.
- Il faut s’échapper d’ici au plus vite!, s’écria Thomas. Nous avons assez perdu notre temps!
Ils grimpèrent dans l’orifice du conduit, et commencèrent leur ascension. Bizarrement, les Hommes-rats s’étaient immobilisés, et ne semblaient plus enclins à poursuivre les deux hommes. Après quelques minutes d’une montée en pente douce, la noirceur devint plus intense, et bientôt les deux compagnons devaient avancer à tâtons. Leur avancée fut longue, et le couloir semblait sans fin. Après une quinzaine de minutes à progresser dans les ténèbres, Thomas s’impatienta :
- Ce conduit ne finira-t-il jamais?
- Peut-être avons-nous raté une issue, mais comment savoir dans cette noirceur?
- Certes. Revenons sur nos pas… Cela ne mène nulle part!
- Nous devons pourtant continuer, mon jeune ami, il n’y a pas d’autre issue. Peut-être préférez-vous revenir entre les mains des Hommes-rats?
- Justement, Monsieur Diantre, ne trouvez-vous pas étrange qu’aucun d’entre eux ne nous ait suivis? Il y a d’autres issues dans le repaire des Hommes-rats, j’en suis persuadé. Je retourne sur mes pas, adieu!
- Vous commettez là une sottise, Monsieur de Belfort! Vous retournez vous jeter dans la gueule du loup!
- Je n’en peux plus, de ces ténèbres, adieu vous dis-je!
Les pas du jeune homme s’éloignèrent dans le couloir. Diantre resta immobile dans les ténèbres, écoutant les derniers échos du départ de son acolyte. Le jeune journaliste avait sans doute raison : à l’heure actuelle, les Hommes-rats étaient peut-être partis, et retourner à leur repaire – qui était éclairé – permettrait peut-être d’envisager une nouvelle piste, ou de trouver une nouvelle sortie. Le Sombre Inconnu n’avait-il pas réussi à s’élever vers la voûte et à disparaître complètement?
La voix lointaine de Thomas de Belfort interrompit les pensées de notre héros. Les cris de « Diantre! Diantre! Venez vite! » résonnaient dans le long conduit souterrain. Le dandy accourait aussi vite qu’il le pouvait malgré la noirceur – qui semblait pourtant se dissiper – et l’étroitesse du tunnel, jusqu’à ce que sa course soit brusquement interrompue par une collision! Il avait, sans s’en rendre compte, rejoint de Belfort, en le percutant violemment!
Encore étourdi et toujours étendu sur le sol humide, Thomas de Belfort sembla prit d’un soudain accès de colère : « Elles ont disparu! Elles ont disparu, et cela à cause de vous! Ne pouviez-vous pas me rejoindre silencieusement? »
- Mais, de quoi parlez-vous à la fin?
Diantre comprit alors de qui il était question : une lueur vaporeuse se matérialisa devant ses yeux, et il comprit ce que Thomas avait vu de si extraordinaire. Des formes humaines se formaient dans cette lueur, et Diantre y reconnut des jeunes filles, belles et tristes...
28 août 2009
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1 commentaires:
Quel feuilleton captivant!
J'aimerais que son auteur écrive plus vite. Et je maintiens ma théorie sur le Sombre inconnu.
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