Dans le repaire des Hommes-rats
Résignés, Louis-Henri Diantre et son compagnon de fortune, Thomas de Belfort, avançaient dans l’étroit couloir sombre et humide où Ignace, l’étrange bossu, les avait enfermés.
- Je n’ai aucune confiance en ces compagnons de Sainte-Barbe, grogna Thomas.
- Et pourtant, répondit Diantre à voix basse, je crois que cet Ignace nous a jeté dans ce « piège » pour le bien de notre mission. Prenez-le comme une visite privilégiée des entrailles de Capitaleville, Monsieur de Belfort. N’est-ce pas là un merveilleux sujet de reportage qui saura vous apporter gloire et fortune?
Les yeux de Thomas tentèrent de percer l’obscurité en direction de son compagnon.
- Seulement si je survie pour pouvoir le rédiger!
Louis-Henri Diantre s’arrêta dans le passage, bloquant l’avancé du journaliste.
- Ne soyez pas si pessimiste, dit-il d’un ton badin; puis, sortant une flasque de la poche intérieure de son veston, il prit une gorgée et la passa au jeune homme. Trouvez-donc un peu de réconfort ici, mon cher ami.
Ce bref instant de répit sembla ragaillardir les deux hommes, qui poursuivirent plus vivement – et en silence – leur progression dans la lueur blafarde de leur lanterne.
Thomas de Belfort avait déjà entendu parler de cet hurluberlu de Diantre, mais son enthousiasme – ou son inconscience, peut-être – lui redonna courage. Il lui sembla que, quoiqu’il puisse arriver, la présence de Diantre ne pouvait que rendre l’aventure moins difficile, voire même amusante!
Toutefois, ce qui parvint tout-à-coup à leurs oreilles ne les amusèrent point. Un cri strident sembla émaner du bout du couloir.
Ils s’arrêtèrent brusquement.
- Non, chuchota Thomas. Pas encore ça! Je refuse d’aller plus loin!
- Et par où voulez-vous sortir, je vous prie?, demanda Diantre sur un ton sarcastique.
Aucune autre issue n’était possible. Il fallait aller de l’avant à la rencontre des horribles créatures.
Une lueur apparut, puis de la lumière. Les deux hommes étaient parvenus au bout du passage, et ce qu’ils virent leur glaça le sang. En contrebas, dans un espace qui semblait avoir été une carrière, des dizaines d’hommes-rats s’activaient. L’endroit grouillait des ces créatures poilues; au centre, Diantre et de Belfort pouvaient apercevoir une forme longue, comme celle d’un corps emballé dans un filet de jute. « Qui ont-ils capturés? », demanda Thomas à mi-voix.
Les cris stridents des hommes-rats ressemblaient à des rires hystériques; la fébrilité des monstres étaient palpables. Vers la gauche, cependant, Thomas pouvaient observer, à la lumière des torches, un groupe plus tranquille, des hommes-rats qui entouraient, sur le sol, plusieurs corps inertes de leurs semblables. Cela ressemblait à des victimes de l’attaque auquel ils avaient été mêlés. « Comment sont-ils parvenus jusqu’ici?, se demanda Diantre. Il y a certainement une autre issue que ce passage-ci… » Il se mit à chercher du regard les parois qui entouraient la place souterraine, cherchant une autre entrée.
Au centre, on déroulait le filet de jute; Thomas se retint de pousser un cri. « Diantre! Voyez plutôt… »
C’est un corps entièrement vêtu de noir qui roula par terre hors du filet. Le Sombre Inconnu! Les Hommes-rats, pour une raison que nos héros ignoraient, avaient capturé le mystérieux homme qui hantait les nuits de Capitaleville. Diantre s’imagina ce qui avait pu se passer entre le moment où ils avaient aperçu la silhouette en noir dans la carrière souterraine, puis celui où les Hommes-rats avaient attaqué, puis finalement cet instant précis où chut le corps de l’inconnu sur le sol du repaire des bêtes immondes. Il se souvint des paroles d’Ignace concernant le Sombre Inconnu, et comment ce dernier semblait être, tout compte fait, un allié plutôt qu’un ennemi…
- Il faut sauver le Sombre Inconnu, chuchota-t-il à l’oreille de Thomas.
- Vous êtes fou!, fut sa réponse.
Un cri horrifiant de victoire parvint du fond de la carrière. À entendre les Hommes-rats si victorieux, Diantre fut conforté dans son opinion selon laquelle le Sombre Inconnu était un ennemi du Mal, et un atout dans la résolution de leur enquête.
Thomas pointa vers la gauche :
- Ce petit groupe-là, Diantre, ceux qui comptent les corps…
- Nous allons les prendre d’assaut!, répondit Diantre, sans laisser le temps à son compagnon de terminer son observation. Je prends les torches, je crée une diversion, tandis que vous aller porter le corps du Sombre Inconnu en lieu sûr, c’est-à-dire, dans l’ouverture que vous pouvez voir à votre droite, en bas.
Il montra à Thomas une ouverture d’égout d’où coulait une eau jaunâtre.
- Vous êtes cinglé, Diantre!
- Vous me l’avez déjà dit, mon cher ami. Allez, adieu!
Louis-Henri Diantre si hissa hors du conduit, et descendit le long des anfractuosités rocheuses. La descente fut ardue et pourtant fort rapide; Diantre, dans son empressement, ne prenait pas garde où il mettait les pieds, et faillit se rompre le cou à nombreuses reprises. Les pierres qu’il faisait imprudemment tomber n’attirèrent pas l’attention des Hommes-rats, tout absorbé qu’ils étaient par d’étranges préparatifs autour du Sombre Inconnu. Il semble qu’ils réunissaient le nécessaire pour créer un bûcher…
Quand Diantre parvint à hauteur du petit groupe d’endeuillés, il saisit une roche grosse comme un vase à fleur, et alla fracasser la tête de l’une des créatures qui lui tournait le dos. Il s’empara de sa torche avant que les autres ne se jettent sur lui, puis les menaça de la flamme; il asséna un coup de torche au plus entreprenant. Sa fourrure et ses haillons prirent feu, et ses cris de panique attirèrent l’attention de tous les Hommes-rats.
C’est à ce moment que Thomas amorça sa descente rapide du côté opposé.
Diantre saisit sa flasque et en prit une grande goulée. Il recracha la gorgée d’alcool à travers la torche, en direction des Hommes-rats qui se dirigeaient vers lui. L’effet fut des plus saisissant, tandis que certains Hommes-rats se firent chauffer les oreilles, deux ou trois autres moins prudents prirent feu. La surprise joua en faveur de l’attaquant solitaire, tandis que les bêtes immondes furent prises de panique par cet homme qui se prenait pour un dragon. Mais l’effet de surprise ne dura que peu de temps, et Diantre commença sa progression vers la sortie, crachant le peu d’alcool qui lui restait et semant la confusion…
Thomas parvint rapidement au corps inerte du Sombre Inconnu, et le prenant sous les aisselles, il commença de le traîner vers la sortie. Il lui parut léger… Un homme plutôt frêle, ou un adolescent? Dès que le jeu se calmerait, Thomas se promit de démasquer l’inconnu, cependant que deux Hommes-rats prenaient connaissance de sa présence…
Les Hommes-rats, maintenant habitués aux jets de flammes, tenaient tête à Diantre de façon moins hésitante. Ils entouraient maintenant le dandy, qui était maintenant à cours d’alcool. Son numéro de cracheur de feu était terminé. Un autre groupe d’Hommes-rats portaient maintenant leur attention sur Thomas, qui tentait de prendre le Sombre Inconnu à bras-le-corps pour l’emmener vers la sortie. Devant comme derrière, le jeune journaliste était maintenant coincé par les affreuses créatures souterraines. Impossible d’atteindre l’issue salvatrice. Au même moment, la meute se refermait sur Diantre, mais ce qui se produisit alors laissa toute l’assemblée pantoise – assaillants et assaillis sans distinction.
Du plafond de la voûte tomba, hideuse et magnifique, une araignée géante.
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