Où l’on fait la connaissance d’un mystérieux peuple souterrain
Dans la carrière souterraine abandonnée, les torches donnaient aux petits bossus difformes des ombres grotesques et dansantes sur les parois blanches des voûtes. Louis-Henri Diantre et Thomas de Belfort observaient, subjugués, la silhouette du Sombre Inconnu, qui les toisait de loin du haut de sa corniche.
De la vingtaine de bossus qui entouraient les deux hommes, l’un d’entre eux s’avança vers eux.
- Que voulez-vous?, demanda-t-il d’une voix rauque.
- Nous cherchons cet homme!, lança Diantre en montrant le Sombre Inconnus.
Le chef de la bande rit doucement. Sur la corniche, le Sombre Inconnu se retourna d’un geste théâtrale, en ramenant sur lui-même sa cape, et disparut dans une alcôve tel un vampire regagnant son tombeau.
Thomas de Belfort fit un pas vers l’avant, comme s’il allait partir à la poursuite de sa proie, mais il fut arrêté par les torches menaçantes des habitants de la carrière. La chaleur des flammes effleura ses joues.
- Bienvenue chez nous, messieurs, commença le bossu. Notre maître a dû nous quitter. Vous devez rester avec nous, maintenant, sinon vous ne retrouverez jamais votre chemin dans le dédale souterrain de Capitaleville.
- Mais qui êtes-vous donc?, demanda Thomas de Belfort avec un empressement journalistique.
- Nous ne sommes nulle part, et nous sommes partout! Nous n’existons pas mais nous voici devant vous! Nous sommes les Compagnons de Sainte-Barbe, et nous allons vous aider à trouver ce que vous cherchez!
- Le Sombre Inconnu!, s’exclama Thomas. Mais vous l’avez laissé fuir!
- Vous oubliez Élena, rappela Diantre à l’intention du jeune homme.
- Mais ils ne savent rien de cette affaire!
Le chef des troglodytes eut un petit rire; il avait un large sourire fin, un petit nez porcin et ces grands yeux jaunes sous un bonnet de cuir épais.
- Nous en savons plus que vous ne pourriez le croire, Monsieur le journaliste! Les souterrains et les catacombes n’ont aucun secret pour nous. Nous allons et venons à notre gré, et possédons de nombreuses sources d’information partout dans la ville. Notre maître est à la surface, lui, et dans les airs, aussi! Offrez-nous le contrôle d’un journal comme le vôtre, monsieur Thomas de Belfort, et nous pourrions remplir des pages et des pages d’anecdotes et de faits divers tous plus incroyables les uns que les autres! Mais vous devez être affamés! Venez par ici…
Il les mena à un coin où une table était dressée. De longues chandelles au centre de la table s’élevaient. Une bouteille de vin fut amenée, et des assiettes rapidement posées. Le chef des Compagnons prit place et fit signe à Diantre et de Belfort qu’ils pouvaient faire de même.
L’on servit alors aux invités une poêlée de champignons, chaude et parfumée; Diantre ne put y résister.
- C’est tout à fait succulent, Monsieur… Monsieur?
- Mon nom est Ignace, Compagnon de Sainte-Barbe, pour vous servir. Ce sont des champignons que nous cultivons nous-mêmes.
- Ils sont sublimes, commenta Diantre, approchant une coupe que l’on venait de remplir d’un vin couleur de rubis. Et ce vin semble vieilli à point!
Ignace éclata de rire.
- Notre royaume est une cave à vin! Les ténèbres et l’humidité sont nos amis; goûtez plutôt les bonnes choses que la moiteur des caves nous apporte!, dit Ignace en montrant le champignon piqué au bout de sa fourchette. Ce que les gens de la surface craignent, nous, nous en récoltons les fruits!
Thomas de Belfort, toujours méfiant, goûta du bout des lèvres; mais Diantre se régala de ce petit repas improvisé, qu’il termina en entamant un grand fromage de Brie à la croûte moussu, bien fait et savoureux.
Il poursuivit la conversation avec Ignace :
- Tout étonnement mis à part, je concède que vous devez avoir un point de vue privilégié sur notre ville. Vous nous proposiez votre aide gracieuse il y a un instant, et nous l’acceptons volontiers.
- Nous voulons bien vous aider, oui, mais notre aide n’est pas « gracieuse ». Nous vous aiderons, mais en échange, vous devez laisser le Sombre Inconnu tranquille! Laissez-le aller! Cela sera mieux ainsi, pour vous, pour lui et pour nous!
- Mais nous le croyons coupable…, commença Thomas de Belfort. Il se reprit : disons, impliqué dans l’affaire d’enlèvements…
- Rien n’est plus faux, croyez-moi!, répondit vivement le troglodyte. Laissez-le aller, vous verrez… Ce sont les jeunes femmes que vous devez retrouver! Laissez-nous vous guider…
- Mais quel lien entretenez-vous avec lui, Monsieur Ignace?, demanda Thomas sur un ton inquisitoire.
- Vous devez vous mettre en route, répondit brusquement Ignace. Ces questions trouveront leurs réponses en temps voulu.
Diantre et de Belfort échangèrent un regard. Qu’y avait-il à craindre? Devaient-ils faire confiance aux Compagnons? Ils n’eurent pas le temps de décider : une sorte de sifflement strident et fort se fit entendre dans le souterrain, amplifié par l’écho caverneux des galeries. Les Troglodytes se mirent à regarder autour d’eux, nerveusement. « Il faut partir! », lança leur chef. Ils se mirent à courir vers une galerie au fond de la carrière; Louis-Henri Diantre et Thomas de Belfort suivirent sans résister la vague des Troglodytes apeurés. Autour d’eux, la horde de bossus courait, et des murmures essoufflés par la course laissaient entendre les mots « hommes-rats, hommes-rats, hommes-rats »…
« Dans quel pétrin me suis-je embourbé? », se demanda Diantre. Un pressentiment étrange lui faisait pourtant croire que ces hommes des souterrains allaient le mener vers une solution à cette énigme. Mais pourquoi les Compagnons de Sainte-Barbe voulaient-ils les aider? Et qu’en était-il de leur « maître », le Sombre Inconnu? Pourquoi donc tentaient-ils des les convaincre de le laisser aller librement? Le Sombre Inconnu serait-il un allié à leur cause?
Il n’eût pas le temps de tirer des conclusions : en pénétrant une plus grande galerie, au milieu de laquelle un canal laissait circuler l’eau, des sifflements stridents se firent entendre. « Ce sont eux! », lança le chef des Compagnons. Les bossus produisirent des frondes de leurs manteaux crasseux; leurs haillons volèrent par en arrière, dévoilant des tuniques en cote-de-maille. Les frondes se mirent à tourner dans des sifflements inquiétants, et nos deux héros trouvèrent refuge dans des anfractuosités rocheuses, afin d’éviter d’être happés par cet armement simple et pourtant dangereux. Diantre entendait voler les projectiles, mais vers où étaient-ils lancés? Il ne le voyait point. Il n’entendait que des cris stridents et le son de l’eau qu’on éclabousse. Plus loin dans la galerie, dans les ténèbres, il crut deviner des points rouges qui dansaient. Il comprit que ces points rouges étaient des yeux… Quelle créature pouvait bien être dotée de tels yeux? Serait-ce les hommes-rats dont il avait entendu parler quelques minutes auparavant?
Un cri fort et strident se fit entendre, et Diantre sentit un corps humide lui tomber sur le dos; il fut renversé par en arrière par la créature, et il sentit quelque chose se resserrer autour de son cou… Son agresseur tentait de l’étrangler! Et retournant la tête vers sa gauche, il découvrit avec horreur le museau poilu et gris, les petites dents pointues, et ces longues moustaches qui lui chatouillaient la joue… un homme-rat! Il ne se débattit que quelques secondes, frénétiquement, secoué d’un frisson d’horreur, lorsqu’une torche vola contre la tête de l’homme-rat, du côté opposé à Diantre. La bête poussa un gémissement insupportable et laissa aller Diantre. Tandis que le dandy se dégageait, un pieu s’enfonça dans la poitrine de la misérable créature. C’était Ignace, qui lui offrit au même moment sa main. « Relevez-vous et filons! »
Ils grimpèrent au-dessus dans une ouverture – celle d’où était sorti l’homme-rat – et marchèrent un moment accroupis dans un conduit sombre et humide. Ils débouchèrent dans une petite grotte, où l’on pouvait voir, à la lueur de la lampe d’Ignace, une grille un peu plus petite que la taille d’un homme. Ignace déverrouilla la serrure de la grille, invita les deux hommes à y pénétrer. Puis, à leur grande surprise, la grille se referma, tandis qu’Ignace les regardait de l’autre côté…
- Trahison!, hurla Thomas! C’était un piège, Monsieur Diantre!
- Allons, allons, dit calmement Ignace. Ce que vous cherchez se trouve au bout de ce conduit… Marchez à tâtons, vous vous rendrez…
- Espèce de misérable…, commença Thomas, mais il fut interrompu par Diantre.
- Monsieur Ignace, merci de votre aide! Grâce à vous, nous avons pu éviter ces créatures affreuses…
- Ne me remerciez pas trop vite, Monsieur Diantre! Car votre destination est ni plus ni moins que le repère des hommes-rats!
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