10 juil. 2009

Chapitre 11

Ombres et lumières

« Ah quelle soirée mouvementée, mademoiselle Puce! Diantre a poursuivi le Sombre Inconnu sur un cheval et a disparu dans la nuit! »

Aux bureaux de la Préfecture, la lumière matinale pénétrait la fenêtre et venait éclairer la pile de feuille sur la table de travail du Commissaire Lerou. Mademoiselle Puce, sa secrétaire, était déjà en poste, plume à la main.

« Un autre rapport à rédiger, donc? », demanda-t-elle.

- J’ai bien peur que vous deviez remettre la main à la pâte, chère amie! J’apprécie beaucoup votre dévouement; tandis que je cours aux indices, vous vous donnez corps et âme afin de tout remettre en ordre – sur papier – les étranges circonvolutions de cette affaire! Commençons donc par résumer les événements de la nuit dernière.

Lerou fit le récit de la visite chez Decamps, de l’entretien décousu de Vigo, l’employé bossu, de la fuite du Sombre Inconnu – qui semblait s’échapper de l’atelier – et de la poursuite en fiacre, puis à cheval, entre le Sombre Inconnu et Louis-Henri Diantre.

« Ah, nous pouvons ainsi fermer le dossier du vélo volé? », demanda Puce avec une pointe de malice.

- A-t-il jamais été ouvert? Ah, parlant de vol, il y a une déposition à faire. Une lanterne volée et une affiche d’auberge vandalisée!

- Commissaire, sauf votre respect… nous sommes plongés dans une affaire d’enlèvements, face à la disparition de notre ami Louis-Henri Diantre et à la poursuite d’un suspect mystérieux, et vous tenez à rédiger une déposition pour un petit vol et vandalisme?

- Tout à fait! Ces petits larcins ont été commis à peine quelques secondes avant la disparition de notre ami, et du Sombre Inconnu. Ils s’agit donc d’indices, aussi futiles soient-ils.

- Une lanterne… quelqu’un aurait-il eu besoin d’une lanterne? Et pourquoi?

- C’était la nuit, dit le commissaire lentement. Il est bien entendu qu’une lanterne aura été d’une grande utilité pour les principaux intéressés. Nous avons vérifié les environs, en compagnie d’une escouade de gendarmes, et leur disparition est totale! Aucune trace, sinon le vélo couché et le cheval qui faisait le pied de grue.

- Et votre visite chez Decamps?

- Nous avons rencontré cet étrange bossu, Vigo. Je ne sais trop que penser de lui.

Mademoiselle Puce observait Lerou avec tendresse et ironie. Ah, qu’il ne la laissât mener l’enquête! Il pourrait certainement la faire avancer plus rapidement! Le Commissaire Lerou semblait toujours bloqué par quelque chose, par une sorte d’incertitude. La disparition de Louis-Henri Diantre y était sans doute pour quelque chose; le dandy donnait confiance en Ferdinand Lerou, et maintenant que son ami était absent, le pauvre homme de Loi était désemparé. Comme Mademoiselle Puce aurait eu des choses à lui dire! Mais elle n’était que sa secrétaire, après tout… Rédiger des rapports, être loin de l’action, les enquêtes criminelles n’étaient pas la place d’une femme, bien entendu!

Elle le trouva beau, son Commissaire, face à la fenêtre, pensif et lissant sa fine moustache. Elle trouvait sa maladresse attendrissante. Elle ajusta son chignon et se décida enfin à interrompre la réflexion de son patron.

- Vous avez parlé d’une enveloppe, de pièces d’engrenage… Ce qui vous a mené chez Decamps. Vous n’aviez pas terminé d’examiner cette piste, je crois.

- Voyons, Mademoiselle Puce, laissez-moi à mes déductions, je vous en prie. (Il fit une pause.) Je crois que vous avez raison, nous n’avons pas éclaircie cette histoire de roue d’engrenage. Ah, vous auriez sans doute fait un bon enquêteur, n’eût été de votre sexe!

Elle leva les yeux vers le plafond, et trouva le Commissaire ridicule.

- Il y avait deux roues, une de Decamps – selon Louis-Henri – et une autre plus fine, cuivrée, d’origine inconnue. Elle était très luisante, celle-là!

Mademoiselle Puce ouvrit grand les yeux en direction du Commissaire, comme si elle cherchait à lui faire dire quelque chose. Lerou fronça les sourcils devant ce regard; oubliait-il un détail?

- Que venez-vous juste de dire?, demanda la secrétaire.

- Éh bien, que la pièce de métal était luisante.

- …?

- À quoi pensez-vous?

Elle chassa une mouche invisible d’un geste désinvolte de la main.

- Je ne sais pas, je me disais seulement que vous n’aviez pas interrogé ce Docteur Luisant depuis un moment.

- Je ne vois pas le lien entre le Docteur Luisant et cette affaire. Il s’est lui-même avoué impuissant face aux restes de l’automate, précisant qu’il n’était pas horloger, mais bien aliéniste phrénologue!

- Retournez voir Vigo.

- Bien sûr, bien sûr, c’était mon intention, que croyez-vous?

- Je crois que l’absence de Diantre vous assombrie l’esprit. Qu’attendez-vous?

- Vous avez raison. En route!

Ils furent à l’atelier Decamps en quelques minutes. Monsieur Decamps les accueillit, et les mena à Vigo, occupé à construire un automate en forme d’araignée géante. La structure à huit pattes impressionna les deux employés de la Préfecture, et le petit bossu sembla flatté par les regards étonnés de ses visiteurs.

Mais quand Vigo aperçut Mademoiselle Puce, son sourire s’étira – la présence de la jeune femme sembla l’émouvoir brièvement, comme s’il la reconnaissait. Son rictus s’effaça en se tournant vers Ferdinand Lerou, et il parut se redonner une contenance. « Que puis-je encore? » demanda-t-il, faisant référence à la nuit dernière. Il parut moins perturbé que lors de la visite précédente. « Pourquoi donc?, se demanda Lerou. Il m’a l’air bien mieux disposé qu’hier soir... »

- Monsieur Vigo, nous avions oublié de vous demander une chose. Nous avons reçu deux roues d’engrenage de manière anonyme. L’une venait de cet atelier-ci, et l’autre d’on ne sait où…

- Ah oui, intervint Monsieur Decamps, qui travaillait plus loin dans l’atelier. Monsieur Diantre me les a montrées!

- L’autre était cuivrée, brillante, aux dents plus fines…

- Ah, je vois… répondit le bossu, énigmatique. Petit engrenage fin. Bien lustré, oui. C’est le style de Ziegler!

- Qu’est-ce donc qu’un… qu’un style de Ziegler ?, demanda Lerou.

- Celui qui m’a tout apprit. Les engrenages, les automates… c’est de lui, oui, que Vigo a apprit…Ah oui, très fin les mécaniques de Rudolph Ziegler…

- Ziegler… (Le Commissaire se tourna vers sa secrétaire.) N’avons-nous pas rencontré un Ziegler chez le Docteur Luisant?

- En effet, serait-ce le même?

Vigo fit signe que oui.

- Nous vous remercions de votre collaboration, messieurs!

Ils sortirent. Nul doute : Lerou retournerait chez Luisant interroger ce Ziegler. Il donna congé à sa secrétaire, et s’en fut héler un fiacre.

Et Lerou ne vit point le regard complice entre Vigo et sa secrétaire…