Visions dans les ténèbres
C’était une grande maison à la campagne, où le garçon avait son petit atelier. Il devait avoir douze ans à peine, mais déjà beaucoup d’habileté avec les outils. Il avait beaucoup de temps pour lui, car c’était les vacances d’été, et son oncle Théodore lui laissait tout le loisir de s’adonner à ses constructions.
Mais l’oncle Théodore était souvent absent, navigant à bord de grands voiliers vers des contrées inconnues, rapportant à chaque fois d’innombrables trésors dont l’explication donnait lieu à de longs récits que le garçon écoutait sans se lasser.
Dans le petit atelier du garçon, situé à l’arrière de la grande maison – une maison de jardinier – de nombreuses inventions étranges et astucieuses étaient exposées; le garçon était toutefois le seul visiteur de ce musée des merveilles. Car le garçon était solitaire et ne voyait presque jamais personne; outre son oncle – qui s’absentait pendant des mois – le garçon voyait sa tante – qui lui apprenait les rudiments de l’étiquette et de la mondanité – et Yvette, la bonne, qui était là depuis sa naissance, et qu’il voyait davantage comme une grande sœur.
La petite maison de jardinier était le domaine du garçon, qui s’y rendait chaque matin d’été pour avancer quelque projet de machine bizarre. Il n’était interrompu que par l’arrivée d’Yvette pour les goûters; ces interruptions étaient le moment d’avaler des tartines, des fruits, mais aussi une occasion pour le garçon de tester tel ou tel dispositif dont Yvette devenait le cobaye.
Puis un jour, l’oncle Théodore revint de voyage, mais cette fois, son arrivée fut encore plus triomphale qu’à l’habitude. Théodore Diantre ramenait un trésor à la maison, et ce fut un événement. Des collègues, des gens du monde, des militaires notoires, la maison était l’hôte de cette arrivée triomphale. Un trésor! Pour le garçon, son oncle Théodore était maintenant un homme riche.
À travers les dames du monde poudrées et les militaires en uniforme d’apparat, le garçon fut guidé par Yvette vers son oncle, qui le prit par les épaules : « Louis-Henri, tu n’auras jamais à subvenir à tes besoins! Tu pourras travailler à tes inventions comme bon te semble, sans te soucier d’avoir le ventre vide. (Puis il se tourna vers les convives.) Mon neveu est un petit génie, nous entendrons parler de lui, je vous l’assure! »
Et il prit un verre de champagne, et leva un toast. Louis-Henri fit un salut courtois à l’assemblée, car il n’était point intimidé par les mondanités, et y trouvait même un certain plaisir. Il savait maintenant son destin tracé, et il en fut à la fois heureux et inquiet. Il n’aurait jamais à se soucier de sa subsistance, mais quelle place trouverait-il dans ce monde où tout lui serait servi sur un plateau d’argent?
La vie continua pourtant, le luxe se multiplia, et les mondanités redoublèrent. Son oncle n’avait plus beaucoup de temps pour lui, même s’il ne voyageait plus. Le garçon continua ses inventions, fit des études. Les années passèrent et le fameux « trésor du Professeur Théodore Diantre » passa à la légende. Puis Théodore mourut d’un mal étrange; plusieurs affirmèrent qu’il avait été contracté dans les lointaines contrées explorées par l’oncle aventurier…
La peine qui affligea le jeune Louis-Henri, maintenant âgé de dix-huit ans, fit maudire ce trésor – amas de richesse qui devait assurer son avenir, mais qui était un cadeau empoisonné. Il se souvient d’un jour… son oncle et lui étaient descendus dans la cave de la maison, l’énorme coffre en bois foncée trônant triomphalement au centre de la pièce exiguë. Le coffre était rempli de bijoux anciens, de pièces d’or, de diamants… « Une seule poignée te suffit pour vivre confortablement pour le restant de tes jours! N’est-ce pas incroyable? » Et il plongea sa main dans le contenu du coffre, ressortit sa main maintenant pleine et l’approcha de la lampe à huile; il fit briller les métaux précieux dans la lueur de la lampe, mais accrocha du coude le couvercle du coffre qui se referma sur la main du garçon. La douleur lui fit pousser un cri, puis la lumière de la lampe s’intensifia; sa tête se mit alors à tourner et à lui faire terriblement mal, et il se sentit désorienté, aveuglé, comme si le monde qui l’entourait tombait maintenant dans le néant, et la dureté du sol se fit sentir sous son corps. Tout son corps semblait avoir absorbé un choc, puis, une voix qu’il ne reconnut pas se fit entendre dans la lumière blanche : « Pardon monsieur Diantre! Je crois vous avoir écrasé la main dans ma chute! »
Ses yeux maintenant ouverts, Louis-Henri Diantre se souvint de la folle poursuite contre le Sombre Inconnu à travers les rues de la ville, et comment il s’était laissé tomber au fond de la bouche d’égout. La lumière perdit de son intensité – l’homme devant lui avait mis de côté la lanterne.
- Qui êtes vous?, demanda Diantre, encore confus.
- Thomas de Belfort, monsieur, je suis journaliste, et je vous ai suivi jusqu’ici, dans les profondeurs de Capitaleville!
19 juin 2009
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