12 juin 2009

Chapitre 8

Grands mystères et petits larcins

- Je ne parlerai pas à la police! Pas à la police! Je ne parlerai qu’à Diantre! Vous m’entendez?

La voix rauque du bossu chuintait dans la nuit, reptilienne, tandis que le Commissaire Lerou faisait les cent pas dans l’atelier. Il ignorait toujours ce que le Sombre Inconnu faisait dans la petite usine d’automates, et si oui ou non Vigo savait qu’il s’y trouvait. Le grotesque personnage travaillait de nuit, lorsqu’il avait été dérangé par les deux hommes. Agacé d’avoir été dérangé dans son travail, il refusait de répondre aux questions de l’agent de la Préfecture – car il n’aimait point la police.

- Souhaitez-vous déclarer un vol, Monsieur?, demanda Lerou. Ceci nous serait utile afin de retrouver le Sombre Inconnu.

- Mais rien n’a été volé, Monsieur…

- Mais le Sombre Inconnu est entré par effraction dans l’atelier dont vous avez la charge! Vous ne pouvez le nier! Il est sorti par la fenêtre, vous l’avez vu comme nous, c’est même vous qui l’avez pointé!

Le bossu paraissait irrité par le Commissaire; il jouait avec les pièces disposées sur la table devant lui, comme impatient de retourner à son travail.

- Mais je ne l’ai pas vu, pas ici… J’ai entendu un bruit, mais cela aurait pu être des pigeons.

- N’avez-vous point vérifié si tout était en place?, demanda le Commissaire, exaspéré. Manque-t-il quelque chose? A-t-on volé? Vous a-t-on attaqué?

- Tant de questions… laissez-moi travailler! Je parlerai à Diantre…

- Diantre a filé dans la nuit à la poursuite du Sombre Inconnu! J’invoque votre aide, en son nom… le nom de Diantre, je veux dire… Ne voulez vous pas aider Diantre?

- Pas à la police…

L’obstination du bossu était sur le point de venir à bout du commissaire de la Préfecture, lorsque le son d’un fiacre se fit entendre à l’extérieur. On frappa violemment à la porte. Vigo alla ouvrir (espérant peut-être que par cette ouverture, un courant d’air emporterait le policier chez le diable), et un homme à l’air furieux pénétra dans l’atelier, cherchant le commissaire des yeux. Le trouvant, il leva le doigt et dit :

- Votre ami, il s’est sauvé en me volant un cheval! Votre ami est FOU!

- Allons, du calme, monsieur…

Il l’interrompit brusquement :

- Je désire déclarer un vol!

Vigo se tourna vers Lerou avec ironie :

- La voilà votre déclaration de vol, monsieur le Commissaire! Maintenant bonne nuit!

Lerou porta sa main au menton, ce qui était le signe chez lui d’une profonde réflexion. Il semblait chercher un fil conducteur à tous ces événements. Il s’adressa au cocher : « Je ne peux tout de même pas lancer un mandat contre Diantre, ses intentions étant nobles, malgré le tort qu’il aura pu causer à votre cheval. Mon bon ami tentait simplement d’attraper un intrus, le Sombre Inconnu, comme il se fait appeler par les journaux…»

Les yeux du cocher s’agrandirent et sa bouche s’entrouvrit; un masque de terreur couvrit son visage : « Le Sombre… le Sombre…c’était donc cela, ce petit homme en noir à bicyclette! (Il leva les bras, soudain animé.) Il avait la tête comme une mouche, et filait de gauche à droite, comme une panthère! Il filait dans la nuit, volant comme une chauve-souris! Je l’ai vu, monsieur le Commissaire! Ah çà, quand je raconterai cela au bistrot! »

- Que me dites-vous là, il était à bicyclette et filait à toute vitesse?, demanda Lerou.

Vigo eu un petit rire bref, comme amusé par les prouesses de celui qui, plusieurs minutes plus tôt, était un intrus potentiellement indésirable dans l’atelier Decamps.

- Cocher, pouvez-vous nous conduire là où Diantre est allé?, demanda le Commissaire.

- C’est que… je l’ai perdu de vu après qu’il ait détaché le cheval.

- Alors partons à sa recherche!

- Oui, c’est ça, répliqua vivement le bossu, sortez! Allez-vous-en! Laissez-moi travailler en paix.

Le cocher et le Commissaire sortirent, mais sur le pas de la porte, ce dernier se retourna vers Vigo :

- Notez bien que je vous ai à l’œil! Ce n’est pas net, toute cette histoire…

Les deux hommes montèrent dans le fiacre, auquel il manquait un cheval. Ils remontèrent lentement le boulevard, scrutant les pavés pour retrouver des traces.

- Voyez!, s’exclama Lerou en pointant le sol devant le fiacre. Sur le pavé, là, ces marques noires! Ce sont des traces de pneumatiques de bicyclette! Tournez à droite!

Ils empruntèrent une petite rue; en suivant les marques de pneumatiques, ils parvinrent à refaire l’itinéraire de la poursuite, puis, en débouchant sur un autre boulevard, ils trouvèrent le cheval qui patientait, debout sur la chaussée. « Mon cheval! », s’exclama le cocher. « Et voici le vélo volé! », ajouta Lerou en apercevant la machine gisant en bordure du boulevard. « C’est bien ce que je croyais, la bicyclette fantastique de Louis-Henri! »

Le Commissaire examina un moment avec une certaine admiration la bicyclette de son ami inventeur. « Quelle machine! », pensa-t-il, cependant qu’un vieil homme en robe et bonnet de nuit, qui ressemblait à un général d’armée, s’approchait de lui. « Ah, chuchota le vieil homme à travers sa moustache en guidon blanche, vous êtes de la police! » Lerou se remit debout, droit, et claqua des talons. « Monsieur? »

- Il y a eu du grabuge, des galops de chevaux, des bruits de chute, de course, on n’a pas idée, à cette heure, de faire tout ce boucan!

- Et qu’avez-vous vu?

- Rien, quand je suis parvenu à me mettre debout, et à sortir, il n’y avait qu’un cheval et une bicyclette!

- Et personne?

- Personne! Et pourtant…

Il fit demi-tour, s’approcha de l’entrée de sa demeure – une auberge –, et montra des trous dans la brique à côté de la porte – comme si quelque chose qui était fixé avait été arraché…

- On m’a volé la lanterne accrochée à mon entrée! Et regardez ce qu’ils ont fait avec l’affiche de mon auberge!

L’affiche gisait sur les pavés, sans son support.

- Monsieur, déclara le Commissaire, je veux bien prendre en note cette déclaration de vol et vandalisme. Pour une soirée aussi mouvementée, ce sont là de biens petits crimes à inscrire au dossier…

« Car ces menus larcins cachent de plus grands mystères, pensa-t-il. Où peuvent bien se trouver Diantre et le Sombre inconnu? »