Dans les entrailles de la ville
Louis-Henri Diantre et Thomas de Belfort était assis côte-à-côte dans le sombre tunnel souterrain où ils venaient de chuter, l’un après l’autre. Si le jeune journaliste était bel et bien tombé sur ses pieds (écrasant du coup la main de son nouveau compagnon de fortune), Diantre, quant à lui, était tombé sur le dos, se heurtant la tête, et perdant un moment connaissance. Ce fut la douleur dans sa main qui le ramena à la réalité. « Comment avez-vous abouti ici? », demanda Diantre.
- Je vous ai suivi…En fait, depuis le moment où vous vous êtes rendu à l’atelier Decamps, avec le policier, j’étais là. Lorsque vous avez commencé à poursuivre le Sombre Inconnu, je me suis accroché au fiacre à un tournant.
- Vraiment?, demanda, incrédule, Diantre. Puis il fronça les sourcils : Vous êtes à demi fou!
- Tout autant que vous, monsieur Diantre, sauf votre respect. Déharnacher un cheval en course pour poursuivre une ombre, c’est du grand art!
Le dandy se sentit flatté, un moment, puis suspicieux. Pourquoi ce jeune homme était-il si obstiné à le poursuivre, lui qui… Ah oui, le Sombre Inconnu… Et Élena, bien entendu! Thomas de Belfort était fou d’Éléna, comme le Commissaire Lerou le lui avait fait remarquer.
- Vous êtes sur les traces de la fille du maire, n’est-ce pas?, demanda Diantre.
- Je ne peux rien vous cacher. Et je sais qu’en suivant vos traces, je la retrouverai plus aisément. Que diriez-vous si nous cherchions ensemble?
- Je veux bien, d’autant plus que nous ne pouvons remonter par où nous sommes venus…
Ils levèrent la tête, voyant le lourd couvercle à trois mètres au-dessus de leurs têtes. Diantre continua :
- J’étais à poursuivre le Sombre Inconnu, avant de perdre connaissance.
- Je vous ai suivi par cet orifice quelques minutes après vous… J’ai été dans l’obligation… d’emprunter cette lanterne à la devanture d’une auberge.
- Bien, nous en aurons besoin ici. Levons-nous et mettons-nous en route. Êtes-vous armé? Je vois là une barre de métal à votre côté…
- C’est l’outil qui m’a servi à déplacer le couvercle… J’espère que l’aubergiste ne m’en voudra pas trop d’avoir abimé son enseigne!
Les deux hommes se mirent en marche dans la galerie glauque et humide. Éclairée par la seule lueur de la lanterne de Thomas, ils avançaient en plein mystère. De quel côté était allé le Sombre Inconnu? Diantre marchait derrière le journaliste, songeant à la facilité avec laquelle le jeune homme était parvenu à les rattraper une fois le cheval du fiacre détaché. C’est que la poursuite a été longue, et surtout rapide – trop rapide pour qu’un homme à pied puisse les suivre! Certes, de Belfort était fringant et athlétique, mais tout de même…
Un doute se forma dans l’esprit du dandy : et si Thomas de Belfort était lui-même le Sombre Inconnu? Cela expliquerait comment le scribe du journal Le Capital s’était si facilement retrouvé à ses côtés… Un rapide changement de costume et voilà! Mais si c’était le cas, où le menait-il? Ce fut la question qu’il posa à haute voix au jeune homme : « Je ne fais que suivre la galerie, monsieur Diantre! Je ne connais le chemin pas plus que vous… »
- Et pourquoi n’avons-nous pas pris l’autre côté?
- Je ne le sais pas plus que vous, monsieur…Vous pouvez toujours rebrousser chemin, si le cœur vous en dit. Mais nous n’avons qu’une seule source de lumière!
- Alors passez-moi la lanterne, et laissez-moi passer devant!, lança Diantre de façon autoritaire.
- Soit, j’ai confiance en votre instinct. (Il marqua une pause, un peu gêné.) C’est que je m’intéresse à vos entreprises depuis un bon moment, monsieur. Vos inventions me fascinent, et je ne manque jamais de m’informer de vos voyages et autres aventures. Guidez-moi vers Éléna, monsieur Diantre, je vous en supplie!
À la fois flattée et suspicieux, Diantre pris la tête dans l’étroite galerie voûtée. Ils marchèrent encore un moment, jusqu’à ce qu’ils parviennent à un carrefour.
- De quel côté, jeune homme?, demanda Louis-Henri. Je crois que mon incomparable instinct me fait défaut…
De Belfort ignora la question. Cela n’avait pas d’importance, d’ailleurs : ils ne savaient pas de quel côté s’orienter…
- Et comment avez-vous connu Élena?, demanda l’inventeur pour briser la monotonie de la longue galerie.
- Ah, j’ai souvent dû couvrir des événements mondains, pour le journal. Monsieur le Maire y est très souvent… ainsi que sa fille. Dès la première fois où j’ai vu sa magnifique tête blonde, sa nuque délicate, ses yeux lumineux... – enfin vous comprenez, monsieur… je l’ai aimée dès le premier coup d’œil!
- Ah, jeunesse!, souffla rêveusement Diantre.
La galerie s’ouvrit sur une grande place, si grande que la lanterne ne pouvait éclairer la pièce entière. « C’est grand ici », remarqua Thomas. À ce moment, un mouvement attira leur attention vers leur droite. Quelque chose avait bougé, mais quoi? Ils retinrent leur souffle, les sens en alerte. Un bruit, comme un pas sur un sol graveleux. Quelque chose – ou quelqu’un – était tapis dans le noir, et les deux hommes ne pouvaient voir de quoi il s’agissait, jusqu’à ce que deux orbes lumineux fasse leur apparition, tel un levé de lune derrière un horizon invisible. Deux grandes lueurs jaunâtres, deux pièces d’or dans les ténèbres.
Deux yeux qui les observaient.
Les deux hommes furent secoués d’un frisson de terreur à l’idée de se qui se tapissait dans l’ombre, et qui – ils pouvaient le sentir maintenant – scrutait leurs moindres mouvements dans ce cloaque humide. Ces deux yeux les observaient, et bientôt, c’est le regard d’une vingtaine de paires de ces mêmes yeux qui étaient braqués sur eux. « Nous sommes au mauvais endroit au mauvais moment », chuchota Thomas d’une voix tremblante.
C’est alors que des torches s’allumèrent d’un coup, comme en réponse à un signal. Louis-Henri Diantre et Thomas de Belfort se trouvaient dans un grand espace souterrain, d’une blancheur jaunie par la lueur des flammes – une ancienne carrière de gypse.
Sous les torches, les grands yeux étaient toujours là, mais dans la clarté, des corps s’étaient dessinés : c’était une vingtaine d’étranges créatures, petites, rabougries, ressemblant à des ogres… des bossus! Des petits bossus en haillons, aux bouches larges, et aux grands yeux jaunes. Les deux hommes étaient fascinés par l’apparition des ces êtres souterrains.
Et sur une sorte de corniche calcaire, au-dessus d’eux vers leur gauche, ils virent alors la forme noire qu’ils cherchaient : le Sombre Inconnu, bras croisés sur la poitrine, qui les observaient en silence.
26 juin 2009
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1 commentaires:
Oh! Oh! On sent l'influence d'un Théophaste Longuet...
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