Où l’on traite d’horlogerie
L’édifice ne payait pas de mine. Modeste, la devanture était ornée d’une affiche en bois portant le nom de Roullet-Decamps. Louis-Henri Diantre ouvrit la porte et pénétra dans la boutique du fabriquant d’automates.
Diantre fut accueillit par un grand « Ouh! ». Devant lui, un hibou le fixait de ses grands yeux vitreux. Il passa outre l’oiseau – un automate, bien entendu –, et se dirigea directement au fond de la pièce; il ouvrit les doubles battants, pour y découvrir l’atelier de Monsieur Decamps.
« Monsieur Diantre, résonna une voix rugueuse. Je n’ai pas tout à fait terminé vos pignons! Je suis très occupé… »
Monsieur Decamps était un homme petit, costaud. Sa barbiche et ses cheveux blancs dénotaient un âge avancé, mais son corps laissait paraître une force physique encore vigoureuse. Son front était orné d’une sorte de lunette dotée de nombreuses loupes, qu’il pouvait basculer sur ses yeux selon les nécessités de son ouvrage. Cette curieuse couronne lui donnait l’air d’un insecte métallique dotée d’une quantité innombrable d’yeux asymétriques, ou alors d’un roi fou ne sachant que faire de tous ses diadèmes.
« Je ne suis pas venu chercher mes pièces, très cher monsieur, répondit Diantre. D’ailleurs, mon prototype de vélocipède a été volé, ajouta-t-il plus bas. Je ne pourrai donc pas tester le nouveau modèle de pignon que nous avons conçu, hélas!... du moins, pas à court terme. »
- J’en suis fort désolé, Monsieur Diantre. Quel individu mal intentionné voudrait voler votre bicycle? Cela dépasse l’entendement…
- Et pourtant… (Diantre changea le cours de la conversation d’un mouvement de la main). J’aimerais plutôt vous poser quelques questions en lien avec une enquête de la Préfecture.
- Vous êtes dans la police, maintenant?, s’étonna Decamps.
- C’est-à-dire… On a réquisitionné mon immense talent de déduction pour une affaire délicate, et je…
- Haha!, interrompit une voix nasillarde et mécanique.
Les deux hommes se tournèrent vers un coin de l’atelier, où un bossu travaillait dans l’ombre sur ce qui ressemblait à un petit squelette de singe. Apparemment, l’infirme vérifiait le fonctionnement d’un système à air imitant une voix d’animal – le même système qui avait accueilli Diantre sous la forme d’un hibou.
- Pardon, messieurs, chuchota le bossu.
- Venez dans mon bureau, monsieur Diantre, dit simplement Decamps. C’est mon nouvel employé, Vigo, il travaille sur un nouveau modèle de singe automate. (Il baissa la voix tandis que les deux hommes traversaient l’atelier.) Il est analphabète et un peu… – comment dire? – rustre, mais il est d’une habileté sans pareil!
Vigo était un homme trapu, petit, quasi microcéphale, dotée d’une bosse dorsale qui s’élevait presque à la même hauteur que le sommet de son crâne chauve et pointu. Ses petits yeux porcins, aux paupières tombantes, lui donnait l’air d’un animal abruti. Sa large bouche laissait deviner des dents gâtées. Son nez était minuscule, lui donnant un visage plat, comme si des coups de poing asséné au fil des temps le lui avaient aplati, comme la marée ronge les berges. Cette créature repoussante était vêtue d’un pantalon brunâtre, d’une chemise blanche maculée de taches, et de bretelles noires. Son regard en coin vers les deux hommes contribuait encore plus à le rendre inquiétant. On aurait juré un ogre mangeur d’enfants…
Ils entrèrent dans le bureau. Diantre pris place dans un fauteuil, aux côtés d’un homme en chapeau haute forme. Decamps s’installa derrière un grand bureau en bois massif.
- Ne faites pas attention à Georges, fit le fabriquant d’automate en montrant l’homme au chapeau. Je ne savais où le mettre, je l’ai installé dans mon bureau en attendant que mon client vienne le chercher!
- De quel client s’agit-il?, demanda Louis-Henri Diantre, qui trouva Georges très réussi.
- Je ne peux vous le dire, malheureusement. Mais quel était donc l’objet de votre visite, une enquête?
Le dandy réfléchit un moment à ce que Monsieur Decamps venait de dire. Puis :
- J’aurais voulu savoir si un client vous a récemment commandé une jeune femme… j’entends par là, un automate de jeune femme…
- Monsieur Diantre, commença Decamps, j’ai beaucoup de clients, et la plupart de mes clients demande la plus grande discrétion. Je ne peux donc vous révéler qui commanda quoi. De plus, certains clients ne se procurent que les squelettes – j’ai de nombreux clients bricoleurs, tout comme vous, d’ailleurs.
Diantre sortit un mouchoir de sa poche. Il déposa le morceau de tissu sur le bureau et le déplia, découvrant quelques pièces d’engrenage. Monsieur Decamps s’approcha pour mieux examiner, et demanda finalement : « D’où viennent ces pièces? »
- Eh bien, je croyais qu’elles provenaient de chez vous!
- Absolument pas. Et elles ne sont pas de chez Théroude, ni de l’atelier Vichy, je peux vous l’assurer. Quiconque à construit ces pièces possède une expertise fort différente de la mienne, et de celle de mes concurrents. (Decamps tomba sur son siège en soupirant.) Voilà les pièces de quelqu’un qui fabrique des automates d’une façon que je ne connais pas! D’où viennent-elles?
- J’espérais que vous le sachiez, Monsieur Decamps. Car je l’ignore!
Les deux hommes restèrent silencieux et perplexes.
Un bruit se fit entendre derrière la porte – comme quelque chose qui tombe par terre et qui rebondit brièvement. Decamps se leva, fit le tour du bureau et ouvrit la porte. Vigo se tenait près de la porte, un balai à la main, l’air étonné.
- J’ai accroché ce moule avec mon balai, pardon Monsieur… chuchota-t-il à la manière d’un serpent. Je le ramasse…
Tout était suspect dans les gestes du bossu, et les deux hommes comprirent qu’il était sans doute en train d’écouter à la porte.
- Je…, hésita Diantre, eh bien, je vous laisse Monsieur Decamps. Vous avez sans doute mieux à faire que de répondre à mes questions.
- Je vous en prie. Je tâcherai de terminer vos pièces le plus tôt possible. Et n’oubliez pas votre mouchoir!
*
Le chapeau du Docteur Luisant était posé sur la table de chevet d’Élena Lecourrier… ou du moins, de l’amalgame d’engrenage qui en tenait lieu. Intrigué, l’aliéniste avait troqué son immuable sourire, pour un rictus qui exprimait une grande concentration.
Lerou et Puce attendaient avec impatience quelque opinion de l’aliéniste phrénologue, penché sur le corps de l’automate. Et peut-être même une explication. À leur arrivée, le maire Lecourrier leur avait narré le stupéfiant récit des événements de la nuit passée. Le Commissaire était encore bouleversé par la tournure des événements. Comment cela était-il possible? Peut-être que Luisant en saurait plus?
Le docteur tourna son visage de sphinx vers le commissaire et son assistante. « Je ne sais quoi dire… Je suis un docteur, et non un mécanicien. Je suis tout aussi troublé que vous. »
- Vous êtes phrénologue, dit Puce, qu’avez-vous à dire sur la forme de tête de cet automate?
Luisant paru hésitant. Des plis se dessinèrent sur son front et sa bouche prit la forme d’une parenthèse. Puis son habituel sourire refit son apparition : « Les dommages sont trop grands pour que je puisse correctement faire une analyse phrénologique, annonça-t-il en s’éloignant du lit, une main dans la poche de son veston noir. Et puis, mon diagnostique serait comme celui d’un docteur en médecine à propos d’une horloge : faussé, car il ne s’agit pas de la même nature des choses! Je suis désolé.»
Deux voix d’homme se firent entendre dans le salon d’à côté. Le maire Lecourrier tentait de convaincre quelqu’un à voix basse. Le Commissaire alla voir à la porte ouverte de la chambre.
« Voyez donc, un agent des forces de l’ordre! », prononça presque victorieusement un jeune homme vif à la chevelure brune; puis sur un ton inquisiteur, il s’adressa au maire. « Il se passe quelque chose de très étrange chez vous, et j’aimerais savoir quoi… Est-il arrivé quelque chose à… votre fille?»
Ces derniers mots furent prononcés avec une lueur dans les yeux, qu’il paru s’empresser de faire disparaître sous le couvert d’un professionnalisme encore vert. Thomas de Belfort était encore inexpérimenté en journalisme, et son attitude frondeuse était entremêlée d’une maladresse candide. Il était parvenu à pénétrer la demeure de Monsieur Lecourrier, et il y cherchait des réponses, sans nécessairement avoir les bonnes questions pour parvenir à ses fins.
- Monsieur de Belfort, dit le maire en posant son bras sur les épaules du journaliste, je ne ferai pas de commentaire. Laissez-moi vous reconduire vers la…
Le magistrat n’eût pas le temps de terminer sa phrase; la voix du docteur Luisant se fit entendre :
« Dieu du Ciel! »
Tous accoururent vers la chambre d’Élena. Dans le lit, un nuage de fumée blanche flottait au dessus du lit. Du corps de l’automate, il ne restait maintenant que des cendres noires…
L’édifice ne payait pas de mine. Modeste, la devanture était ornée d’une affiche en bois portant le nom de Roullet-Decamps. Louis-Henri Diantre ouvrit la porte et pénétra dans la boutique du fabriquant d’automates.
Diantre fut accueillit par un grand « Ouh! ». Devant lui, un hibou le fixait de ses grands yeux vitreux. Il passa outre l’oiseau – un automate, bien entendu –, et se dirigea directement au fond de la pièce; il ouvrit les doubles battants, pour y découvrir l’atelier de Monsieur Decamps.
« Monsieur Diantre, résonna une voix rugueuse. Je n’ai pas tout à fait terminé vos pignons! Je suis très occupé… »
Monsieur Decamps était un homme petit, costaud. Sa barbiche et ses cheveux blancs dénotaient un âge avancé, mais son corps laissait paraître une force physique encore vigoureuse. Son front était orné d’une sorte de lunette dotée de nombreuses loupes, qu’il pouvait basculer sur ses yeux selon les nécessités de son ouvrage. Cette curieuse couronne lui donnait l’air d’un insecte métallique dotée d’une quantité innombrable d’yeux asymétriques, ou alors d’un roi fou ne sachant que faire de tous ses diadèmes.
« Je ne suis pas venu chercher mes pièces, très cher monsieur, répondit Diantre. D’ailleurs, mon prototype de vélocipède a été volé, ajouta-t-il plus bas. Je ne pourrai donc pas tester le nouveau modèle de pignon que nous avons conçu, hélas!... du moins, pas à court terme. »
- J’en suis fort désolé, Monsieur Diantre. Quel individu mal intentionné voudrait voler votre bicycle? Cela dépasse l’entendement…
- Et pourtant… (Diantre changea le cours de la conversation d’un mouvement de la main). J’aimerais plutôt vous poser quelques questions en lien avec une enquête de la Préfecture.
- Vous êtes dans la police, maintenant?, s’étonna Decamps.
- C’est-à-dire… On a réquisitionné mon immense talent de déduction pour une affaire délicate, et je…
- Haha!, interrompit une voix nasillarde et mécanique.
Les deux hommes se tournèrent vers un coin de l’atelier, où un bossu travaillait dans l’ombre sur ce qui ressemblait à un petit squelette de singe. Apparemment, l’infirme vérifiait le fonctionnement d’un système à air imitant une voix d’animal – le même système qui avait accueilli Diantre sous la forme d’un hibou.
- Pardon, messieurs, chuchota le bossu.
- Venez dans mon bureau, monsieur Diantre, dit simplement Decamps. C’est mon nouvel employé, Vigo, il travaille sur un nouveau modèle de singe automate. (Il baissa la voix tandis que les deux hommes traversaient l’atelier.) Il est analphabète et un peu… – comment dire? – rustre, mais il est d’une habileté sans pareil!
Vigo était un homme trapu, petit, quasi microcéphale, dotée d’une bosse dorsale qui s’élevait presque à la même hauteur que le sommet de son crâne chauve et pointu. Ses petits yeux porcins, aux paupières tombantes, lui donnait l’air d’un animal abruti. Sa large bouche laissait deviner des dents gâtées. Son nez était minuscule, lui donnant un visage plat, comme si des coups de poing asséné au fil des temps le lui avaient aplati, comme la marée ronge les berges. Cette créature repoussante était vêtue d’un pantalon brunâtre, d’une chemise blanche maculée de taches, et de bretelles noires. Son regard en coin vers les deux hommes contribuait encore plus à le rendre inquiétant. On aurait juré un ogre mangeur d’enfants…
Ils entrèrent dans le bureau. Diantre pris place dans un fauteuil, aux côtés d’un homme en chapeau haute forme. Decamps s’installa derrière un grand bureau en bois massif.
- Ne faites pas attention à Georges, fit le fabriquant d’automate en montrant l’homme au chapeau. Je ne savais où le mettre, je l’ai installé dans mon bureau en attendant que mon client vienne le chercher!
- De quel client s’agit-il?, demanda Louis-Henri Diantre, qui trouva Georges très réussi.
- Je ne peux vous le dire, malheureusement. Mais quel était donc l’objet de votre visite, une enquête?
Le dandy réfléchit un moment à ce que Monsieur Decamps venait de dire. Puis :
- J’aurais voulu savoir si un client vous a récemment commandé une jeune femme… j’entends par là, un automate de jeune femme…
- Monsieur Diantre, commença Decamps, j’ai beaucoup de clients, et la plupart de mes clients demande la plus grande discrétion. Je ne peux donc vous révéler qui commanda quoi. De plus, certains clients ne se procurent que les squelettes – j’ai de nombreux clients bricoleurs, tout comme vous, d’ailleurs.
Diantre sortit un mouchoir de sa poche. Il déposa le morceau de tissu sur le bureau et le déplia, découvrant quelques pièces d’engrenage. Monsieur Decamps s’approcha pour mieux examiner, et demanda finalement : « D’où viennent ces pièces? »
- Eh bien, je croyais qu’elles provenaient de chez vous!
- Absolument pas. Et elles ne sont pas de chez Théroude, ni de l’atelier Vichy, je peux vous l’assurer. Quiconque à construit ces pièces possède une expertise fort différente de la mienne, et de celle de mes concurrents. (Decamps tomba sur son siège en soupirant.) Voilà les pièces de quelqu’un qui fabrique des automates d’une façon que je ne connais pas! D’où viennent-elles?
- J’espérais que vous le sachiez, Monsieur Decamps. Car je l’ignore!
Les deux hommes restèrent silencieux et perplexes.
Un bruit se fit entendre derrière la porte – comme quelque chose qui tombe par terre et qui rebondit brièvement. Decamps se leva, fit le tour du bureau et ouvrit la porte. Vigo se tenait près de la porte, un balai à la main, l’air étonné.
- J’ai accroché ce moule avec mon balai, pardon Monsieur… chuchota-t-il à la manière d’un serpent. Je le ramasse…
Tout était suspect dans les gestes du bossu, et les deux hommes comprirent qu’il était sans doute en train d’écouter à la porte.
- Je…, hésita Diantre, eh bien, je vous laisse Monsieur Decamps. Vous avez sans doute mieux à faire que de répondre à mes questions.
- Je vous en prie. Je tâcherai de terminer vos pièces le plus tôt possible. Et n’oubliez pas votre mouchoir!
*
Le chapeau du Docteur Luisant était posé sur la table de chevet d’Élena Lecourrier… ou du moins, de l’amalgame d’engrenage qui en tenait lieu. Intrigué, l’aliéniste avait troqué son immuable sourire, pour un rictus qui exprimait une grande concentration.
Lerou et Puce attendaient avec impatience quelque opinion de l’aliéniste phrénologue, penché sur le corps de l’automate. Et peut-être même une explication. À leur arrivée, le maire Lecourrier leur avait narré le stupéfiant récit des événements de la nuit passée. Le Commissaire était encore bouleversé par la tournure des événements. Comment cela était-il possible? Peut-être que Luisant en saurait plus?
Le docteur tourna son visage de sphinx vers le commissaire et son assistante. « Je ne sais quoi dire… Je suis un docteur, et non un mécanicien. Je suis tout aussi troublé que vous. »
- Vous êtes phrénologue, dit Puce, qu’avez-vous à dire sur la forme de tête de cet automate?
Luisant paru hésitant. Des plis se dessinèrent sur son front et sa bouche prit la forme d’une parenthèse. Puis son habituel sourire refit son apparition : « Les dommages sont trop grands pour que je puisse correctement faire une analyse phrénologique, annonça-t-il en s’éloignant du lit, une main dans la poche de son veston noir. Et puis, mon diagnostique serait comme celui d’un docteur en médecine à propos d’une horloge : faussé, car il ne s’agit pas de la même nature des choses! Je suis désolé.»
Deux voix d’homme se firent entendre dans le salon d’à côté. Le maire Lecourrier tentait de convaincre quelqu’un à voix basse. Le Commissaire alla voir à la porte ouverte de la chambre.
« Voyez donc, un agent des forces de l’ordre! », prononça presque victorieusement un jeune homme vif à la chevelure brune; puis sur un ton inquisiteur, il s’adressa au maire. « Il se passe quelque chose de très étrange chez vous, et j’aimerais savoir quoi… Est-il arrivé quelque chose à… votre fille?»
Ces derniers mots furent prononcés avec une lueur dans les yeux, qu’il paru s’empresser de faire disparaître sous le couvert d’un professionnalisme encore vert. Thomas de Belfort était encore inexpérimenté en journalisme, et son attitude frondeuse était entremêlée d’une maladresse candide. Il était parvenu à pénétrer la demeure de Monsieur Lecourrier, et il y cherchait des réponses, sans nécessairement avoir les bonnes questions pour parvenir à ses fins.
- Monsieur de Belfort, dit le maire en posant son bras sur les épaules du journaliste, je ne ferai pas de commentaire. Laissez-moi vous reconduire vers la…
Le magistrat n’eût pas le temps de terminer sa phrase; la voix du docteur Luisant se fit entendre :
« Dieu du Ciel! »
Tous accoururent vers la chambre d’Élena. Dans le lit, un nuage de fumée blanche flottait au dessus du lit. Du corps de l’automate, il ne restait maintenant que des cendres noires…


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