24 avr. 2009

Chapitre 3

Où l’on discute dans la nuit

Quand Hector Lecourrier, maire de Capitaleville, revint à lui, la première chose qu’il vit fut Monsieur Louis-Henri Diantre, le dandy inventeur et aventurier intrépide, qui le fixait du regard.

- Vous…, cracha-t-il rageusement.

- Monsieur le Maire, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle concernant votre fille Élena.

Le premier citoyen de Capitaleville pris quelques instants avant de retrouver tous ses esprits, se remémorant les derniers instants de lucidité qu’il avait vécu. Il se souvenait du petit réduit adjacent à la chambre de sa fille, celui où il s’était installé pour surveiller ce Diantre à travers un œil de bœuf donnant sur la chambre, et qui était habilement dissimulé dans une nature morte qui ornait le mur opposé. Il se souvenait de l’homme qui, dans la pénombre, s’était levé pour s’approcher du lit de sa fille, sans doute avec de viles intentions. Il se souvenait d’avoir armé le pistolet, pris la lampe à huile, être sorti du réduit, et avoir ouvert la porte de chambre d’un grand coup de pied. Il avait surpris le dandy, la tête dans les rideaux du lit, Dieu sait dans quel but sordide… Puis Diantre avait fait un mouvement vers l’avant, sans doute pour l’attaquer, et le coup était parti dans un sursaut. Et alors… Alors…

- Élena!, s’écria soudain le Maire, en sortant de sa torpeur.

- Je vous en pris, restez calme!, proclama Diantre. Je vais vous expliquer… Votre fille qui était là, n’était pas là, mais elle n’est jamais revenue. Ce qui veut donc dire qu’elle est ailleurs, mais où?

- Mais m’expliquerez-vous enfin ce que signifie ce charabia? Qu’est-il arrivé à ma fille?

Louis-Henri pris place à côté du maire, qui était étendu sur un divan dans le salon où il les avait reçus plus tôt.

- Calmez-vous donc, monsieur. Asseyez-vous, buvez ce verre de brandy (le maire l’avala aussitôt d’une traite), et écoutez-moi bien sans dire un mot.

« En veillant votre fille, le silence nocturne m’a permis de déceler un son qui ne nous avait pas frappé outre mesure lors de notre rencontre avec le Commissaire. Il semble que les examens médicaux subits par Élena n’aient pas révélé cet étrange cliquetis qui provenait de sa poitrine. Vous m’avez bien entendu! Ce n’est pas une invention de mon esprit dépourvu de sommeil, il y avait bel et bien un bruit d’horlogerie provenant de son sein. M’approchant, j’ai voulu constater par moi-même, avant d’être interrompu par votre attaque sauvage sur ma personne…

« Votre coup de feu, s’il ne m’a pas atteint comme vous l’aviez sans doute désiré, a pourtant atteint votre fille…

« Et c’est là qu’il y a une bonne et une mauvaise nouvelle : la mauvaise, c’est que votre fille n’est pas là, et la bonne, c’est qu’en réalité, elle n’a jamais été là! Venez plutôt voir, si vous êtes en état de vous lever…

L’inventeur aida Lecourrier à se lever, puis à marcher vers le lit. Ils s’approchèrent lentement, les pas du magistrat étaient lourds, son avancée pénible. Puis, les deux hommes rendus au lit, Diantre écarta brusquement le rideau.

Ce que vit le maire le laissa stupéfait. La balle du pistolet avait fait un large trou dans la tête de la jeune fille, mais au lieu de sang et de chair, l’on pouvait voir des pièces de métal. Le trou, de la grandeur d’un biscuit, laissant entrevoir des engrenages semblables à ceux que l’on trouve dans les horloges.


Monsieur Lecourrier comprit aussitôt ce que Diantre avec découvert : Élena n’était pas tout à fait revenue, mais avait été remplacée par une réplique mécanisée.

- Voilà, Monsieur ce que nous appelons, dans le langage scientifique, un « automate ». Une création artificielle à l’image de l’être humain fabriqué de toute pièce. Ce spécimen était d’ailleurs très réussi…Vous voyez, le mécanisme d’horlogerie permettait à l’automate ce mouvement de respiration qui a dû berner votre médecin. Un mécanisme très simple, qui assurait un rythme constant, et qui alimentait l’illusion.

« Celui-ci n’était pas le plus sophistiqué des modèles, croyez-moi. Certains peuvent exécuter des mouvements plus complexes, plus élaborés…

Mais le maire de Capitaleville n’écoutait plus. Son regard vide, se mua en questionnement :

- Cela veut donc dire qu’Élena…

- Oui, sans doute. Je m’engage personnellement à la retrouver, Monsieur Lecourrier.

Lecourrier s’approcha du corps de l’automate, examinant le trou béant, d’abord avec dégoût, puis par curiosité.

- Expliquez-moi comment cela peut être possible, Monsieur Diantre. Un automate, je veux bien, mais dont le visage ressemble en tout point à celui de ma propre fille, comment l’expliquer?

- S’il a été fait, disons, à l’atelier Roullet-Decamps, il y a sûrement moyen de savoir qui a pu le faire fabriquer. Une visite s’impose chez le fabricant d’automates, mon cher monsieur. J’en profiterai d’ailleurs pour y faire une commande de pièces. C’est que je travaille sur un nouveau système d’engrenage de vélocipède…

Le maire éploré l’interrompit :

- Surtout, garder tout cela extrêmement confidentiel, Monsieur Diantre. Il y a déjà bien assez de commotion autour de ces histoires, s’il fallait que l’on sache que j’aurais pu assassiner ma propre fille, ne serait-ce que par inadvertance…

- Monsieur, tout ceci est un peu de ma faute, expliqua Louis-Henri. Mais comme vous le voyez, cet incident m’a permis de résoudre une partie de l’énigme. Comme vous le voyez, ma force de déduction a été mise au défi, et j’ai triomphé!

À ces mots, un coup se fit entendre à la fenêtre. Bondissant vers elle, Louis-Henri Diantre écarta le rideau et déverrouilla le loquet pour voir à l’extérieur. Rien à l’horizon. « Évidemment, se dit-il, nous sommes au deuxième étage. » Rien en bas non plus. Il sortit la tête et regarda vers la gauche – rien – puis vers la droite, et là : une silhouette noire accroupie sur le bord du toit d’un édifice voisin. La silhouette se lève alors, et se retourne brusquement, faisant tournoyant sa cape contre la lueur de la lune, avant de disparaître dans les ténèbres.

« Le Sombre Inconnu!, chuchota-t-il au maire qui l’avait rejoint. Il écoutait à la fenêtre! Et je crains qu’il sache tout!»

2 commentaires:

Angela a dit…

Mais qui donc est ce sombre inconnu...?! ;)

L'Étrange cas a dit…

Il n'est pas interdit d'émettre vos théories sur le déroulement du récit...

La section commentaire est la pour ça!